"Love & Friendship" : La sidérante Lady Susan

Inéluctable, la rencontre de Whit Stillman et Jane Austen met en scène une séductrice irrésistible.

Fernand Denis

Inéluctable, la rencontre de Whit Stillman et Jane Austen met en scène une séductrice irrésistible.

La rencontre de Whit Stillman et de Jane Austen était inévitable, inéluctable. L’auteur de "Orgueil et Préjugés" et le réalisateur de "Metropolitan", de "Damsels in Distress", partagent une même passion pour l’étude fouillée de la classe sociale supérieure, l’aristocratie britannique du XIXe pour l’une et la haute bourgeoisie américaine du XXe, pour l’autre. Leur regard est ébloui mais pas dupe, d’une précision chirurgicale chez Austen, d’une préciosité intriguée chez Stillman. On se disait que l’un pourrait donner une touche de modernité à l’autre. Toutefois, Stillman n’a pas choisi la solution la plus évidente, celle d’une transposition contemporaine. Œuvre de jeunesse de Jane Austen, "Lady Susan" est laissée dans son jus, britishissime : manoirs posés sur gazon d’émeraude, hommes en habits tirés à quatre épingles, femmes corsetées dans des robes sublimes, armée de coiffeurs tant pour embellir nos ladies que pour entretenir les perruques des domestiques.

Comment faire jaillir la modernité dans cette atmosphère muséale ? En présentant l’ensemble des protagonistes par des vignettes légendées avec humour, de quoi aborder l’œuvre sur le ton d’une distance amusée.

Cette distance, précisément, permet d’apprécier toute l’habileté de Lady Susan à la manœuvre. Elle est fascinante à regarder. Parce qu’il s’agit d’une jolie femme mais plus encore parce qu’elle manipule le cœur des hommes comme un garagiste le moteur d’une voiture. Elle sait, avec précision, comment l’allumer et le faire monter dans les tours. Elle peut aussi le démonter et le remonter sans mode d’emploi. Son art du mensonge devrait faire rêver Jacqueline Galant. Non seulement Lady Susan n’aurait jamais démissionné mais elle aurait retourné la situation à son avantage au point d’obtenir une promotion. L’esprit est tordu mais brillant, doté notamment d’un imparable sens de la formule. A propos de MrsManwaring rendue hystérique par l’infidélité de son mari, elle a ce mot : "Quand on est d’un tempérament jaloux, on n’épouse pas un bel homme."

Veuve et dans une mauvaise passe, Lady Susan s’emploie à accomplir tout au long du récit une opération complexe mais tout à fait à sa portée : une quadrature du cercle. Soit trouver l’homme qui va lui offrir la sécurité financière et la liberté sentimentale.

Stillman s’amuse à regarder d’un œil cette surdouée de la manipulation de la gent masculine et de l’autre la panique qu’elle provoque chez les autres femmes. Celles-ci voient parfaitement son jeu mais sont incapables de la contrer tant les hommes sont aveuglés, hypnotisés. Lady Susan est irrésistible.

Exploitée par le cinéma essentiellement pour ses qualités physiques, Kate Beckinsale trouve ici un rôle qui rend grâce à ses talents de comédienne. Quant à Will Stillman, il livre un divertissement plaisant, montrant que si les siècles passent, les classes restent.


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© IPM

 Réalisation, scénario : Whit Stillman d’après Jane Austen. Avec Kate Beckinsale, Chloë Sevigny, Xavier Samuel… 1h32