"Suicide Squad" : Affreux, sales mais un peu gentils

Quand des super-méchants doivent sauver le monde. David Ayer entretient l’esthétique crépusculaire des adaptations de comics.

Alain Lorfèvre

Quand des super-méchants doivent sauver le monde. David Ayer entretient l’esthétique crépusculaire des adaptations de comics.

Culotté : par les temps qui courent, voir débarquer sur les écrans une équipe de repris de justice hauts en couleur baptisée "Suicide Squad" - "Commando Suicide" - voilà qui défie le politiquement correct.

Ces anti-super-héros trouvent leur origine in tempore non suspecto : dans les pages des comics de l’éditeur américain DC (concurrent de la Marvel), la première Suicide Squad est apparue en 1959, avant de connaître de multiples avatars. L’idée originelle est plus moins restée la même : tels les "Douze salopards" de John Sturges, de dangereux sociopathes sont extraits de prison pour juguler une menace plus dangeureuse qu’eux tous réunis. Le deal : une réduction de peine en cas de réussite de la mission, chaperonnée par un Navy SEAL impliqué sentimentalement dans le binz apocalyptique qui menace.

Le présent film s’inscrit dans la tentative de DC Comics (et de sa maison mère Warner) de transposer le modèle du Marvel Cinematic Universe des concurrents Marvel/Disney. Soit créer une série de films reliés entre eux, créant un vaste univers fantasmatique. Après "Batman vs. Superman", "Suicide Squad" permet à DC/Warner de "lancer" une nouvelle version du Joker. Incarné une première fois par Jack Nicholson à la fin des années 1980 dans le premier "Batman" de Tim Burton, il fut réinventé avec brio par feu Heath Ledger dans le "Dark Knight" de Christopher Nolan. Autant dire que la barre était très haut pour Jared Leto, qui livre une version Marilyn Manson du tueur hystérique.

Mais il n’est ici qu’un personnage secondaire, tout comme le Batman qui fait deux apparitions éclairs. Le groupe d’affreux se constitue autour de Deadshot, super-tueur à gages qui cache un papa gâteau (Will Smith, un peu trop gentil) et surtout la très populaire (auprès des lecteurs) Harley Quinn, dulcinée et alter ego féminin du Joker, bien cramée du bulbe elle aussi. Dans le rôle de cette pompom-girl fardée et fatale, Margot Robbie (la nouvelle Jane de Tarzan) rafle la vedette au restant du (nombreux) casting. Pas évident, du reste, de faire exister une kyrielle de bad guys, plus délirants les uns que les autres. Seul le tourmenté Diablo (Jay Hernandez) parvient à réellement toucher.

La faute en incombe à un scénario copié-collé de toutes les variantes du genre. A l’instar des récents "Batman vs. Superman" ou "X-Men : Apocalypse", les scénaristes sont piégés par la surenchère de personnages. La seule menace digne de leurs pouvoirs cumulés ne peut être qu’une divinité ancestrale et maléfique, tellement monolithique qu’on se fout de ses motivations comme de son premier comic-book.

La mise en scène de David Ayer ("End of Watch", "Fury") est efficace mais se contente aussi de reproduire l’esthétique crépusculaire désormais en vigueur dans ce registre - et imposée de longue date par Zack Snyder ("300", "Watchmen"), producteur-réalisateur attitré des adaptations DC. C’est peut-être ce deus ex machina-là qu’il faudrait songer à dégommer si on souhaite injecter un peu de sang neuf dans cet "Extended Universe" dont les boursouflures esthétiques et pyrotechniques compensent de moins en moins l’anémie scénaristique et narrative.


"Suicide Squad" : Affreux, sales mais un peu gentils
©IPM

 Réalisation : David Ayer. Avec Will Smith, Jared Leto, Margot Robbie, Viola Davis… 2h10