"Irréprochable" : Marina Foïs, la femme inconstante

Un thriller psychologique qui révèle un nouveau réalisateur et où brille une nouvelle fois la fragilité de Marina Foïs.

Alain Lorfèvre

Un thriller psychologique qui révèle un nouveau réalisateur et où brille une nouvelle fois la fragilité de Marina Foïs.

Agent immobilier, Constance (Marina Foïs) a perdu son boulot depuis un an. Forcée de quitter le dernier appartement où elle squattait, elle revient en désespoir de cause dans sa ville de province natale. Elle postule dans l’agence où elle avait débuté sa carrière, mais le patron - qui a mal digéré son départ soudain des années plus tôt - lui préfère Audrey (Joséphine Japy), qui vient de décrocher son diplôme.

Traînant son ennui et sa dèche entre la maison de sa mère, hospitalisée, et quelques parties de jambes en l’air avec Gilles (Benjamin Biolay), homme d’affaires rencontré dans un train, Constance tente de se rapprocher de Philippe (Jérémie Elkaïm), employé de l’agence avec qui elle a eu une relation jadis, et d’Audrey, auprès de laquelle elle se fait passer pour une cliente.

Avec ce premier long-métrage, qu’il a également écrit, Sébastien Marnier impose un style, une patte, un regard, un sens de l’atmosphère et de la tension. Car si, sur le papier, "Irréprochable" évoque un drame social bien de notre temps, c’est plus fondamentalement un thriller psychologique rondement mené, brillamment interprété, avec des touches d’humour noir.

Le titre, comme le nom de la protagoniste, sont ironiques : Constance n’a rien d’irréprochable et s’avère profondément impulsive, voire instable. Ses cheveux décolorés sont la marque d’une femme qui, on le comprend vite, a fait de la séduction une arme. Mais le temps passe et le mécanisme est rouillé.

Cinématographiquement, on se laisse aller à y voir un clin d’œil aux femmes fatales du cinéma noir d’antan. L’argument de départ - le retour dans la province natale honnie - et le flirt appuyé avec le film de genre rappellent le Claude Chabrol du "Beau Serge" comme de "L’Œil du malin". La mécanique psychologique à l’œuvre évoque celles de "La Femme infidèle" ou de "La Cérémonie" du même réalisateur.

Mais Marnier est un cinéaste de notre temps, qui a du style dans sa mise en scène, son art consommé de jouer avec les attentes du spectateur, ses cadrages, son usage de la musique qui donne le ton (superbe partition envoûtante de Zombie Zombie) et son portrait sans fard ni tabou d’une femme qui, à force de se vouloir libre s’est enfermée et enferrée dans ses illusions, ses mensonges, ses erreurs.

Il est même tentant de voir en Constance une cousine d’Ines, la consultante rigide de "Toni Erdmann", film choc du dernier festival de Cannes qui sort en Belgique cette semaine également (lire pages 2-3). Flirtant chacun avec un genre différent (thriller ici, comédie satirique chez Maren Ade), les deux films évoquent l’un comme l’autre de la solitude et l’aliénation consenties par les petits bras de l’économie ultralibérale. Le darwinisme économique est d’ailleurs appliqué à la lettre par Constance - qui effectue son parcours santé/survie quotidien telle une paraprofessionnelle.

Si on pressent la direction que prend l’intrigue, c’est le chemin tortueux qu’elle suit qui maintient l’attention. La mise à nu de Constance, littéralement, répétée plusieurs fois tout au long du film, est on ne peut plus explicite, parfois très crue : ce qui fut jadis le pouvoir de Constance est devenu sa faiblesse.

Marina Foïs s’abandonne au rôle totalement, en pleine confiance et assurance pour traduire le doute, la fragilité et l’instabilité - comme elle l’avait déjà fait dans "Darling". Rares sont les comédiennes qui assument de s’exposer de la sorte, sans glamour, flirtant avec le pathétique ou le ridicule. La partition est différente, le genre aussi, mais on osera rapprocher la modalité de son interprétation de celui d’une Gena Rowlands dans "Gloria" ou "Opening Night".

L’interprétation du restant du casting est tout aussi convaincante, toujours crédible. Si l’on sait que Biolay n’est pas dans le film que pour une première et rapide scène de passe, son animalité fait merveille dans sa relation trouble avec Constance.

Joséphine Japy comme Jérémie Elkaïm traduisent parfaitement l’étrange fascination que nourrissent leur personnage pour Constance. Leur propre instabilité les laisse succomber aux manipulations de cette dernière.

Il n’y a pas que les films dont les méchants sont réussis qui fascinent. Ceux dont les protagonistes, antipathiques, manipulateurs ou sans éclats parviennent non seulement à nous captiver mais aussi à susciter notre empathie brillent également. A cette aune, "Irréprochable" mérite son titre.


Réalisation et scénario : Sébastien Marnier. Avec Marina Foïs, Joséphine Japy, Benjamin Biolay… 1h43