"Nocturama" : La violence terroriste dans l’air du temps

Bertrand Bonello met en scène la violence terroriste dans l’air du temps. Son film arrive-t-il trop tôt, trop tard, au bon moment ? En tout cas, voilà un film passionnant car c’est du pur cinéma.

Fernand Denis

Bertrand Bonello met en scène la violence terroriste dans l’air du temps. Son film arrive-t-il trop tôt, trop tard, au bon moment ?

"Je ne suis pas étonnée, cela devait arriver."

Qu’est-ce qui est arrivé ? Cela a pété dans plusieurs endroits symboliques de Paris. Au ministère de l’Intérieur, près de la Bourse, un étage d’un gratte-ciel, la statue de Jeanne d’Arc flambe. Y a des morts ? On ne sait pas. Le patron français de HSBC - banque médaille d’or de la fraude fiscale aux J.O. de Panama - ­a été abattu à bout portant à la porte de son appartement. Est-ce lié aux explosions ?

Un reproche régulièrement adressé au cinéma français est sa frilosité par rapport à l’actualité politique, économique de son pays alors que le cinéma américain aborde, analyse, met en perspective la guerre du Vietnam, le Watergate, la guerre en Irak, la crise des subprimes…

Les choses sont-elles en train de changer ? On vient de voir "L’Outsider", un portrait de Jérôme Kerviel. Et "Nocturama" met en scène des attentats à Paris. Déjà ? Non, Bonello a écrit son scénario en 2010-2011, avant "Saint Laurent" donc, et le film était en montage le 13 novembre. Il a été rattrapé par les attentats. Il arrive trop tard pour être prémonitoire. Ou trop tôt, l’impact des attentats de Paris, de Bruxelles, de Nice est sans doute encore trop douloureux, trop violent pour générer l’envie de voir un film sur ce thème-là.

Et pourtant voilà un film passionnant car c’est du pur cinéma. Et le cinéma ce n’est pas du tout de la télé. Pas de place ici pour la dramatisation artificielle, des images vides de sens, des journalistes contraints de répéter les mêmes phrases en boucle. Le cinéma, ce n’est pas non plus des ficelles avec un héros, de l’adrénaline, une démonstration.

Le cinéma, ici, c’est de la mise en scène. La première partie est un véritable ballet stressant dans un décor vivant : le métro, la rue. Soit une mystérieuse chorégraphie de très jeunes gens qui se croisent sans se regarder, prennent un paquet, font une photo, jettent leur téléphone à la poubelle.

Et puis, boum, boum, boum.

Et commence la deuxième partie qui voit les terroristes se retrouver, tous ensemble, dans leur planque, aussi inattendue que symbolique, un grand magasin du luxe au cœur de Paris. L’idée est de ne pas rentrer chez soi pour se fondre dans la foule du lendemain. Un autre ballet recommence d’un étage à l’autre de ce temple de la société de consommation qui continue de les fasciner : fringues griffées, pompes dernier cri, parfums haut de gamme, salle de bains délirante, sans parler du rayon delicatessen.

Il faut juste éviter la salle de luminaires où les caméras de surveillance continuent de tourner.

Pourquoi ces explosions ? Pourquoi cela va péter ? Le film ne répond pas à la question du "pourquoi", ou si peu, de manière diffuse. Chacun a ses raisons, le fils de notable comme la beurette, l’étudiante en science-po comme le vigile. Faut même pas avoir la rage, ni une conscience politique, juste l’envie d’un geste fort, d’un truc de ouf ensemble.

Le film n’affirme rien, se contente juste d’effleurer. Il ne livre pas une analyse, ni un discours, mais en se concentrant sur le "comment", sa forme produit une pensée, une réflexion. Il capte l’air du temps avec des plans séquences chorégraphiés, dans des nouveaux visages d’acteurs, au moyen d’un décor de grand magasin puissamment symbolique, au détour des fragments de conversations banales, grâce à des images fortes comme le face-à-face entre un garçon et un mannequin à son image.

Une tension existentielle et du 7e art.


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© IPM

Réalisation, scénario, musique : Bertrand Bonello. Image : Leo Hinstin. Décors : Katya Wyszkop. Avec Finnegan Oldfield. Vincent Rottiers, Hamza Meziani. Manal Issa, Adèle Haenel… 2h10