"Voir du pays" : Voyage au bout de l’enfer féminin

Pas de vacances pour les légionnaires, même de retour d’Afghanistan.

Alain Lorfèvre

Pas de vacances pour les légionnaires, même de retour d’Afghanistan.

"Tout le malheur de l’homme vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir rester seul dans une chambre", écrivait Pascal. Voir du pays, nous disent les sœurs Coulin dans leur nouveau film après "Dix-sept filles", n’apporte rien de bon si on se comporte en conquérant.

"Engagez-vous, rengagez-vous" : Aurore (Ariane Labed) et Marine (Soko), deux amies d’enfance, ont suivi l’injonction de la Légion étrangère, histoire de sortir de leur Lorient natal, moins par conviction que pour échapper à un destin de caissière de supermarché. De retour d’une mission de six mois en Afghanistan, leur unité doit passer trois jours en "sas de décompression" dans un hôtel de luxe à Chypres. Les militaires alternent activités sportives avec des séances de débriefing, où il s’agit d’évacuer verbalement, avec support d’imagerie virtuelle, les expériences les plus difficiles vécues en opération.

Les réalisatrices Muriel et Delphine Coulin adaptent le roman éponyme de la seconde (éd. Grasset, 2013), plongée dans l’univers qui reste le plus masculin qui soit - l’armée - pour film de femmes, devant et derrière l’écran, qui déjouent les attentes.

Le récit assume la dimension ontologiquement réactionnaire de l’armée. Aurore et Marine affrontent les préjugés de leurs "frères" d’arme, prompts aux jugements sexistes malgré les expériences partagées au combat. Si tout va bien, c’est parce qu’elles se comportent comme des mecs. Quand ça foire, c’est parce que ce sont des filles. Censé évacuer les tensions, le débriefing les ravive, au contraire. L’exécutoire devient règlement de comptes.

Deux sujets dans le film se superposent. Celui, encore relativement vierge, de la condition féminine dans les nouveaux espaces investis par celle-ci. L’autre, plus classique, de l’impossible retour à la normale pour ceux ayant affronté la violence et la mort. Marine constate à un instant que, tout luxueux qu’il soit, l’hôtel chypriote n’est qu’une prison entre les murs desquels toutes les certitudes s’étiolent et où les justifications patriotiques sont aussi toc que les fausses fresques antiques célébrant les guerriers spartes.

Symboliquement, l’échappée que tenteront les biffins butera d’abord sur la frontière truco-grecque qui divise l’île, rappel d’une guerre européenne oubliée. Elle trouvera ensuite son épilogue dans la violation d’un autre espace physique, prise de guerre aussi vieille que l’humanité.

Ce voyage au bout de l’enfer féminin s’accompagne d’une réflexion sur la dématérialisation des images de guerre. L’utilisation d’un casque d’imagerie virtuelle n’est pas ici qu’un biais cinématographique. Il rappelle la désincarnation de la guerre au XXIe siècle, à travers l’imagerie vidéo-ludique et les caméras embarquées. Les acteurs réussissent à véhiculer l’émotion, le visage couvert d’une visière, par la puissance évocatrice des mots et de leur interprétation. On notera que le premier des témoins est un authentique vétéran.

Cette peinture des centurions modernes de la France sous les fresques kitsches de la Grèce antique - rappel du cycle infernal de l’Histoire - est glaçante. Même au milieu de hordes de touristes, ces militaires restent coupés du commun. La passerelle qui serpente à fleur de piscine fait déambuler les uniformes au milieu des bikinis, sans que ceux-ci ne puissent se mélanger. Et lorsque le bus des militaires croise un fourgon rempli de réfugiés, les deux réalisatrices signent un commentaire muet, mais éloquent, sur les liens de causalité entre les événements funestes des quinze dernières années.

Lorsqu’une des recrues, décidant de reprendre son destin en mains, passera devant un tableau d’affichage d’aéroports, la multitude des destinations qui s’affiche est autant promesse des multiples possibilités qu’obstacle à l’infinité vertigineuse. Son impasse est celle de nos sociétés. Cette silhouette en treillis militaire dans un hall d’aéroport nous hante, parce qu’elle rappelle un drame récent et ses conséquences sécuritaires dans un lieu qui devrait symboliser au contraire l’insouciance et la liberté.


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© IPM

Réalisation et scénario : Delphine et Muriel Coulin. Avec Ariane Labed, Soko, Ginger Roman, Karim Leklou… 1h42