"Eternité", un film sensationnel ou inexpressif ? Nos journalistes s'opposent

Deux journalistes "cinéma" de La Libre ont vu le nouveau film de Tran Anh Hung, réalisateur français d'origine vietnamienne. Mais leurs critiques sont diamétralement opposées. Confrontation de critiques.

Fernand Denis & Alain Lorfèvre

Deux journalistes "cinéma" de La Libre ont vu le nouveau film de Tran Anh Hung, réalisateur français d'origine vietnamienne. Mais leurs critiques sont diamétralement opposées.

Fernand Denis est pour

Tran Anh Hung ose un film sans histoire mais plein de sensations, d’émotions, de temps qui passe. Beau comme "L’Odeur de la papaye verte".

Un très beau film. Comme on dit une très belle robe. Il y a d’ailleurs dans "Eternité" beaucoup de belles robes, portées par des femmes exquises, de jolies filles, d’adorables gamines.

Et qu’est-ce que ça raconte ? Tout. Rien. La vie. La naissance, la mort, le couple, les enfants, le bonheur, le malheur. C’est la vie comme on tourne les pages d’un album photo. On y pense de suite, cela démarre avec une photo de famille : papa, maman et leurs trois gamines posant sur un banc de leur jardin paradisiaque.

Quand ? A moins d’être un spécialiste des appareils photographiques à plaque de verre, on ne sait pas. L’actualité, les repères historiques n’entrent pas dans les albums de famille. Des trois petites sur la photo, on va suivre Valentine. Elle se marie avec Jules, ils sont heureux et ont beaucoup d’enfants. Un jour, Jules disparaît, il est mort. Une voix off commente la vie de Valentine, elle a d’abord enchaîné les bonheurs et puis la roue a tourné. Un enfant mort-né, le mari foudroyé, les jumeaux en uniformes militaires (là, on doit être en 1914) qui ne reviendront plus. Un jour, leur petit frère, qui a bien grandi, se fiance, se marie, devient papa et le bonheur revient.

Ceux qui l’ont respirée, n’ont jamais oublié "L’Odeur de la papaye verte". La plupart ne pourraient plus raconter le pitch, mais chacun se souvient de cette sensation de chaleur, d’humidité, de moiteur, de sensualité. De cette atmosphère proustienne aussi, un beau film.

Le réalisateur, Tran Anh Hung, n’avait jamais pu rééditer ce petit miracle et il avait progressivement disparu du circuit. Là, on assiste à sa renaissance, à un deuxième premier film, touché par la même grâce, la même élégance, la même beauté. La même langueur aussi. La caméra de Mark Link Ping, le chef op' de Hou Hsiao Hsien, se déplace paresseusement, harmonieusement, irréellement. L’image est trop belle, les gens trop beaux, les costumes trop endimanchés, la lumière trop chiadée, le cadre trop parfait. Le hors-champ n’existe pas. Il n’y a que des clichés. C’est toujours dimanche, c’est toujours les vacances, il y a toujours du soleil, le jardin est d’Eden, le travail n’existe pas, l’argent et les méchants, non plus. Ce n’est pas cela la vie ! Non, c’est l’éternité.

L’éternité des sentiments permanents. L’émerveillement à la vue d’un bébé, la plénitude du sentiment amoureux, la souffrance de voir partir un être cher, l’émotion de découvrir une partie de soi-même dans ses enfants. "Eternité" ne raconte pas d’histoire, car il n’y a pas d’histoire, il n’y a qu’une histoire : on naît, on grandit, on aime, on souffre, on meurt.

Tran Anh Hung la développe en version album. Chaque photo est, en somme, une petite séquence ou plutôt un tableau, accompagné d’une voix off. Quand Jules joue de la guitare à Valentine au bord de l’eau, on est dans une toile impressionniste. La dramaturgie relève de la composition, il faut du temps pour voir émerger les lignes de force tant on est, à première vue, séduit par la palette de vert de Mark Lee Ping Bin, par l’élégance des costumes d’Olivier Bériot, par l’intensité intérieure des acteurs qui doivent exprimer l’essentiel avec leur corps, leur visage.

Audacieux, envoûtant, contemplatif, "Eternité" est aussi radical dans le sens où il court-circuite l’intellect pour laisser agir le plan chimiquement sur le spectateur. Un film sensationnel en somme.

"Eternité", un film sensationnel ou inexpressif ? Nos journalistes s'opposent
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Alain Lorfèvre est contre

"Eternité" est somptueux et élégant, mais reste inexpressif. 

"Eternité" porte bien son titre. Si le but de Tran Anh hung était de nous la faire ressentir, il a réussi son film. S’il s’agissait de transcender "L’Elégance des veuves", le roman d’Alice Ferney, c’est raté. C’est élégant, certes, mais figé. C’est contemplatif - et il n’y a rien de mal à cela; il faut aussi des œuvres contemplatives - mais c’est inexpressif à force d’être feutré.

Adapter une œuvre littéraire au cinéma ne doit pas se résumer à en reproduire la lettre, aussi belle soit-elle - autant la lire, alors. Premier hiatus, ici : cette voix off pesante, compassée, omniprésente, envahissante… Elle muselle les comédiens.

Ils n’incarnent plus rien. Ils ne sont que des silhouettes dans un (bel) album de photos de famille. L’ennui - oui : l’ennui - c’est que ce n’est pas la nôtre.

On pourrait s’y intéresser si celle-ci ne nous restait pas si lointaine. Non seulement elle l’est concrètement, dans le temps comme dans la hiérarchie sociale. Mais elle le reste dans la dramaturgie, parce que le réalisateur ne fait rien pour nous y faire entrer.

On a beau assister aux défilés des naissances et des morts, des mariages et des enterrements (on a perdu le fil de ceux-ci après une heure). On n’éprouve aucune émotion, aucune empathie.

Ces gens-là nous restent étrangers. Ils n’existent pas. Les personnages sont restés dans le roman. A l’écran, on ne voit qu’Audrey Tautou, Jérémie Renier, Bérénice Bejo, Mélanie Laurent, Pierre Deladonchamps… Des figurants de luxe, des mannequins pour un défilé de mode Belle Epoque.

Car, oui, les décors sont somptueux, les parquets sont parfaitement lustrés, l’argenterie brille, les robes et costumes d’époque sont parfaitement taillés et amidonnés, la photographie est léchée, les couleurs sont chatoyantes… (Et le casting bébé a dû battre les records de ceux de toutes les pubs pour lange.)

Mais cela constitue-t-il un film ? Non. Juste des tableaux, désuets et sans objet. Et les tableaux, on va les voir dans les musées, pas au cinéma.

Pour une œuvre qui prétend nous parler de la vie, "Eternité" en est dramatiquement dépourvu.

"Eternité", un film sensationnel ou inexpressif ? Nos journalistes s'opposent
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Réalisation, scénario: Tran Anh Hung d'après "L’Elégance des veuves" d’Alice Ferney. Costumes : Olivier Bériot. Image: Mark Lee Ping Bin. Avec Audrey Tautou, Bérénice Bejo, Mélanie Laurent, Jérémie Rénier, Pierre Deladonchamps… 1h55