"Free State of Jones" : L’autre guerre de Sécession

Le réalisateur de "Hunger Games" retrace une utopie raciale noyée dans le sang.

Alain Lorfèvre

Le réalisateur de "Hunger Games" retrace une utopie raciale noyée dans le sang.

C’est une parcelle oubliée de l’histoire des Etats-Unis que retrace ce film de Gary Ross, porté par un Matthew McConaughey charismatique. Une parcelle controversée, aussi, dont le scénario choisit d’occulter les parts d’ombre pour conserver le meilleur de ceux qui tentèrent de survivre dans la fraternité au sein d’une ère violente et sanglante.

En 1862, en pleine guerre de Sécession, Newton Knight, fermier du Mississippi enrôlé dans l’armée confédérée, n’a plus d’illusion : il sait qu’il ne se bat ni pour l’honneur, ni pour sa liberté, mais pour les riches planteurs du Sud. Après avoir appris que la conscription dispense désormais les fils aînés des familles possédant vingt esclaves, et après la mort au combat de son neveu, Newt déserte. Il découvre le dénuement des femmes et enfants, contraints de céder leurs récoltes et leurs biens à une armée sudiste aux abois.

Fatigué de l’injustice, Knight s’oppose à ses anciens frères d’armes. Traqué, il se réfugie dans le bayou parmi des esclaves noirs, où il comprend que, tout Blanc qu’il est, il n’a été toute sa vie qu’un "nègre" au profit des puissants. Commence alors au cœur du comté de Jones une guerre civile au sein de la guerre civile.

C’est là que la vision apparaît la plus idyllique, ou romancée, avec la métamorphose presque naturelle du simple fermier en chef de guerre et guide spirituel. Sous son impulsion, les anciens Confédérés se convertissent en tenants de la confraternité raciale, les fermières en combattantes rouées.

Si les faits, idéalisés, deviennent fable historique, celle-ci n’enlève rien à la pertinence du constat et la justesse de la peinture du contexte. La victoire du Nord ne consacra la fin du régime de l’esclavagisme que sur le papier, ce que le film rappelle à travers des séquences éloquentes.

En évoquant l’émergence du Ku Klux Klan et des crimes racistes de masse dans les ruines de l’après-guerre (rétablissant dans des scènes miroir une vérité historique que caricatura outrageusement le célèbre "Birth of a Nation" de David Ward Griffith en 1915), "Free State of Jones" montre aussi ce qui apparaît comme les prémices sanglantes de la lutte pour les droits civiques des anciens esclaves.

C’était d’ailleurs à l’époque le parti républicain qui était à la pointe de la défense des Afro-Américains - ironique rappel en cette année de campagne présidentielle qui voit l’ancien parti de Lincoln céder aux sirènes suprématistes.

On se souviendra que Gary Ross, outre "Pleasantville" (1998), est le réalisateur du premier "Hunger Games" (2012), dystopie futuriste et féministe contant une autre révolte de miséreux contre une aristocratie ploutocrate.

Le choix narratif le plus intéressant de "Free State of Jones" est d’intégrer par le biais d’un montage alterné les conséquences aussi funestes qu’ignominieusement absurdes du destin de Newt Knight jusque dans l’Amérique des années 1960.

Ce rappel d’une ségrégation que certains Américains sont encore en âge d’avoir vécu constitue un trait d’union avec notre époque, alors que les braises de la question raciale sont ravivées aux Etats-Unis, jusque dans la campagne présidentielle.

Mais la limite de la portée politique du film réside paradoxalement dans son argument même : cent cinquante ans après la fin de la Guerre de Sécession, il faut encore passer par un premier rôle blanc pour tenter de conscientiser le public américain à son Histoire douloureuse.


"Free State of Jones" : L’autre guerre de Sécession
©IPM

Réalisation : Gary Ross. Avec : Matthew McConaughey, Gugu Mbatha-Raw, Mahershala Ali, Keri Russell… 2h19