"Fuocoammare" : L’enfant, les réfugiés et Lampedusa

Gianfranco Rosi signe un documentaire saisissant, en phase avec l’actualité.

Hubert Heyrendt

Gianfranco Rosi signe un documentaire saisissant, en phase avec l’actualité.

Dès la fin de la projection de "Fuocoammare" au dernier festival de Berlin, on a senti qu’il se passait quelque chose autour du documentaire de Gianfranco Rosi, applaudi à la fois par la presse, le public et par le jury de Meryl Streep, qui lui a finalement décerné l’Ours d’or… Même si certains se sont violemment opposés à ce film qui aborde, dans le plus pur style de Rosi, la question des réfugiés. C’est-à-dire à la fois de façon détournée et frontale, dans une scène choc vers laquelle mène toute cette promenade dans l’île de Lampedusa.

Le cinéaste italo-américain reprend ici exactement le même dispositif que dans son précédent "Sacro GRA". S’il s’attachait alors à décrire un paysage urbain, celui du périphérique romain, à travers ses habitants, il entend ici décrire l’île de Lampedusa. "Fuocoammare" aborde ainsi la question des réfugiés non de façon thématique, mais géographique. Le résultat est saisissant.

Gianfranco Rosi filme les habitants de la petite île italienne de 20 km² située entre Malte et la Tunisie : le petit Samuele, gamin insouciant, son père pécheur, sa nonna collée à une station locale diffusant de vieilles chansons siciliennes. On y croise aussi un brave docteur, qui fait le lien avec la crise humanitaire qui frappe l’île. Son témoignage est bouleversant, notamment lorsqu’il raconte qu’il lui est tout bonnement impossible de s’habituer à la vue des cadavres d’hommes, de femmes, d’enfants…

Le cinéaste filme évidemment aussi les candidats à l’immigration en Europe, à leur arrivée sur l’île, dans les centres de tri… Certains chantent leur interminable traversée du Nigéria vers l’Italie, en passant par le Sahara, l’enfer des prisons libyennes et de la Méditerranée. A chaque étape, ils ont perdu des compagnons de route…

"Fuocoammare" ne cache rien. Embarquant avec la marine italienne sur un navire chargé de venir en aide aux migrants, Rosi montre ces embarcations de fortune pleine à craquer d’hommes et de femmes déshydratés. Dans la cale de l’une d’elles, Rosi capte une image insoutenable, celle des cadavres entremêlés… Faut-il montrer l’horreur ? La réponse est évidemment oui si l’on veut prendre conscience de la véritable tragédie humaine qui se joue derrière des chiffres entendus tous les jours à la radio ou à la télévision…

La puissance du cinéma de Rosi tient aussi dans la force de sa narration. Sans aucun commentaire, grâce à une mise en scène très cinématographique, il tisse plusieurs histoires. Des histoires humaines qui se répondent forcément. Même si la réalité d’un petit garçon qui, par le jeu, conserve son innocence est a priori très éloignée de celles de ces Ivoiriens, Syriens ou Soudanais qui risquent leur vie en mer pour venir s’échouer à la frontière du rêve européen…


"Fuocoammare" : L’enfant, les réfugiés et Lampedusa
©IPM

Scénario, photographie et réalisation : Gianfranco Rosi. Musique : Stefano Grosso. Montage : Jacopo Quadri. 1h54