"Hell or High Water" : Western économique

David Mackenzie ausculte l’Ouest américain dévasté et en crise d’identité.

Hubert Heyrendt

David Mackenzie ausculte l’Ouest américain dévasté et en crise d’identité.

Il y a cent cinquante ans, tout ce que tu vois ici appartenait à mon peuple. Ensuite, ton peuple nous a tout pris. Et aujourd’hui, sans armée, ce sont ces gens-là qui sont en train de tout vous prendre…" Sur la terrasse d’une steakhouse de l’ouest du Texas restée dans son jus depuis cinquante ans - où on ne sert que des T-bone medium-rare avec des haricots verts ou du maïs grillé - , le Texas Ranger Marcus Hamilton (Jeff Bridges) et son adjoint discutent de l’évolution des Etats-Unis. "Ces gens-là", que désigne d’une main accusatrice l’adjoint, mi-Commanche, mi-Mexicain, ce sont les banques qui, via les hypothèques et leurs produits dérivés, possèdent de plus en plus de terres. Et ça, pour tout bon Texan, c’est une atteinte impensable à l’identité américaine ! Dans un Etat où le port d’armes est toujours généralisé et où l’on croise encore sur la route des troupeaux de vaches en liberté menés par des cow-boys. Pour s’assurer de récupérer la propriété du ranch et des terres familiales et les transmettre à ses deux fils, Toby (Chris Pine) fait appel au savoir-faire de son frère Tanner (Ben Foster), tout juste sorti de prison. Ensemble, ils braquent une série de petites banques locales pour réunir la somme nécessaire pour rembourser leurs dettes. Les rangers sont sur leurs traces…

Sans avoir l’air d’y toucher, le discret David Mackenzie est en train de se construire une solide filmographie. Après des films forts comme "Young Adam" en 2003, "Hallam Foe" en 2007 ou l’impressionnant "Les Poings contre les murs" il y a deux ans (sur la violence de la prison), l’Ecossais change à nouveau radicalement de cinéma pour s’offrir un vrai film de genre, entre film noir et western contemporain.

Porté par d’excellents comédiens - Jeff Bridges livre un grand numéro en vieux shérif proche de la retraite, tandis que Chris Pine fait oublier son fade Capitaine Kirk dans "Star Trek" - , "Hell or High Water" réactualise les grandes questions de l’Ouest américain. Et plus largement d’une Amérique traditionnelle en pleine crise d’identité. Celle des campagnes pauvres qui s’apprêtent à voter pour un milliardaire populiste qui lui promet de dresser un mur avec le Mexique et de lui rendre sa grandeur perdue... Pour parvenir à une telle justesse dans la description du Texas d’aujourd’hui, le cinéaste anglais s’est associé à Taylor Sheridan, scénariste du "Sicario" de Denis Villeneuve mais aussi de la série "Sons of Anarchy", qui dépeignait déjà l’Amérique des perdants, des oubliés de la mondialisation.

Comme dans tout grand western, Mackensie filme les grands paysages de l’Ouest américain - avec le concours de Giles Nuttgens, le directeur-photo de "The Grand Budapest Hotel". Sauf que si, à certains endroits, la Nature s’étire encore à perte de vue dans des plaines semi-désertiques, la caméra capte ici le plus souvent un univers poussiéreux, constitué de petites villes délabrées, de décharges clandestines le long de routes interminables et, bien sûr, de vastes champs où s’activent jour et nuit les pompes des derricks.

Ou comment, par la simple puissance d’évocation des images et de la musique (une formidable BO signée Nick Cave et Warren Ellis et rehaussée de standards country bien cracra), "Hell or High Water" parvient à décrire les mutations profondes de l’Amérique contemporaine, partagée entre une frange de la population incapable d’accepter le changement et une autre qui a déjà fait son deuil de ce passé mythologique…


"Hell or High Water" : Western économique
©IPM

Réalisation : David Mackenzie. Scénario : Taylor Sheridan. Avec Jeff Bridges, Chris Pine, Ben Foster, Gil Birmingham… 1h42