"Captain Fantastic" : Une famille "into the wild"

Viggo Mortensen en père atypique qui tente d’élever ses enfants librement.

Alain Lorfèvre

Viggo Mortensen en père atypique qui tente d’élever ses enfants librement.

Dans la famille Cash, on n’aime pas ni le cash (le fric), ni le capitalisme, ni la société de consommation. Dans la famille Cash, on est cash : on dit toujours la vérité aux enfants. La cadette veut savoir ce que c’est un viol ? Son père Ben lui répond que c’est une relation sexuelle non consentie, généralement imposée par un homme, le plus souvent à une femme. "- Et c’est quoi une relation sexuelle ?" "- Et bien, c’est quand un homme met son pénis dans le vagin d’une femme." "- Mais le vagin, c’est par là qu’on fait pipi, papa ?" "Ah non, ma chérie, les femmes font pipi par l’orifice urinaire, qui est au-dessus du vagin, séparé par la petite lèvre…" "- Et pourquoi ils font cela ?" "- Pour avoir du plaisir et, le cas échéant, avoir des enfants." "Et ?" "Et ?" Etc, etc.

Résultat : les six enfants Cash, de 5 à 18 ans, ont des prénoms inventés (parce que chaque être est unique), parlent quatre langues (dont le mandarin et l’allemand), potassent la physique quantique, connaissent sur le bout des doigts l’esprit comme la lettre des amendements à la Constitution américaine et célèbrent le Noam Chomsky Day - en hommage à l’intellectuel le plus contestataire de l’American Way of Life (and of Business). Et pour celui-ci ils reçoivent en cadeau des armes blanches, parce qu’ils savent aussi comment survivre en pleine nature - où ils vivent.

Mais cette utopie naturaliste est bouleversée par le plus commun mais aussi le plus terrible des drames : la mort de la mère, hospitalisée depuis plusieurs mois. Ce qui ne se dit pas forcément dans la famille de la disparue, où le père n’est d’ailleurs pas le bienvenu. Malgré la menace de son beau-père de le faire arrêter pour maltraitance de ses propres enfants, Ben décide de prendre la route avec sa petite famille, et de retraverser cette civilisation qu’il honnit pour tenter de faire respecter les dernières volontés - bouddhistes - de sa défunte épouse, contre celles de sa famille, chrétienne.

Matt Ross, acteur abonné aux troisièmes rôles et réalisateur à ses heures, dresse un portrait d’une famille américaine absolument pas comme les autres, une ultime métastase de la mouvance hippie - que Ben Cash n’a même pas dû connaître. Drôle, émouvant et sacrément jouissif, "Captain Fantastic" - dont le titre peut aussi apparaître comme un ironique pied de nez aux envahissants films de super-héros - renvoie autant aux Etats-Unis le miroir de leur hypocrisie sociale comme de leurs excès consuméristes, tout en interrogeant les limites de toute tentative de faire table rase du monde moderne.

La construction du film est intéressante. A rebours de bien des œuvres nord-américaines qui se veulent prétendument progressistes, "Captain Fantastic" ne part pas d’un personnage détestable, égoïste et exploiteur - exemple bateau : un trader - qu’un revers de fortune métamorphoserait en altruiste humaniste. Il nous campe au contraire un père aimant et altermondialiste accompli, qui élève ses enfants façon bio, sans soda, ni hamburger, et avec de l’éducation durable.

Est-il pour autant meilleur qu’un autre ? A-t-il toujours raison ? L’enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions ? Et toute éducation, même anticonformiste, n’est-elle pas une forme de propagande ? Ben Cash n’est-il pas aussi dogmatique avec ses enfants que les capitalistes conservateurs qu’il a fuis ? Au fil des péripéties vécues par cette famille de pied nickelés assumés, les questions se posent.

Matt Ross a le sens du récit et du rythme. Avec Viggo Mortensen, totalement et physiquement investi, comme toujours, il a constitué une famille Cash qui en jette. Chacun des jeunes comédiens a du naturel dans la répartie. Le constat pourra gêner un brin aux entournures, où le compromis s’impose d’une certaine manière, pour assurer l’équilibre final. Mais à l’heure où les extrêmes se cristallisent de plus en plus, l’idée même du juste milieu paraîtrait presque iconoclaste, elle aussi.


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© IPM

Réalisation et scénario : Matt Ross. Avec Viggo Mortensen, Frank Langella, George McKay, Samantha Isler, Annalise Basso, Nicholas Hamilton,… 2h