"Ma vie de Courgette" : Toutes les saveurs de l'enfance

Comment des orphelins pansent leurs plaies. Un film d’animation tendre et réussi.

Alain Lorfèvre

Comment des orphelins pansent leurs plaies. Un film d’animation tendre et réussi.

"Ma vie de Courgette" de Claude Barras fut un des trois films d’animation présentés dans les différentes sections du Festival de Cannes en mai dernier (avec "La Jeune Fille sans Main" de Sébastien Laudenbach et "La Tortue Rouge" de Michaël Dudok De Wit, sorti cet été en Belgique).

Le long métrage suisse en "stop motion" (marionnettes animées) était très attendu, précédé d’un "buzz" positif. Au Festival d’Annecy, en juin, il a fait l’objet d’un tweet élogieux de Peter Lord, le patron du studio Aardman ("Wallace et Gromit"), qui en connaît un rayon. Adapté d’un roman de Gilles Paris ("Autobiographie d’une courgette", Plon, 2002), le scénario a été coécrit par le réalisateur avec Céline Sciamma - plus connue comme réalisatrice de "Tomboy" et "Bande de Filles".

Le résultat est une vraie pépite, un joyau qui ne prend ni les enfants ni les adultes pour des imbéciles et qui, tout en conservant un ton léger, ainsi qu’un art du rire et du récit, ose arpenter les couloirs d’un orphelinat.

Avant d’y entrer, nous faisons la connaissance d’Icare, un petit garçon de huit ans qui "préfère qu’on l’appelle Courgette". Il dessine un Batman sur beau cerf-volant, solitaire dans sa chambre-mansarde. Sa mère, divorcée et aigrie, noie son chagrin devant la télévision. Courgette ramasse les canettes qui traînent dans l’appartement, en fait une pyramide.

Quand celle-ci s’écroule, la mère pique une colère. Le gamin se réfugie dans sa mansarde, en ferme brutalement la trappe, par peur. Bam ! Maman n’est plus (là). Un gentil policier conduit Courgette dans un orphelinat. Une nouvelle vie commence, où Courgette va devoir réapprendre l’amitié, l’affection, la confiance et apprendre à vivre avec son geste et ses conséquences.

Tous les petits pensionnaires de l’orphelinat ont des parcours de vie tristes, voire violents : drogue, abus, alcool… Mais la noirceur et la douleur sont subtilement suggérées. Elles demeurent dans les sous-entendus, le hors-champ ou les ellipses. Le pire ou le tragique est laissé à l’interprétation du spectateur, qui les comprendra selon son âge et son degré d’éveil aux côtés obscurs de la nature humaine. Brillant

"Ma Vie de Courgette" n’est jamais sordide ou plombant, même si on versera quelques larmes. Mais de tristesse, celles-ci se font aussi de joie et d’émotion au fil du récit qui détourne bien des conventions - comme la figure de la terreur des bacs à sables, ici Simon, lui-même pas gâté par la vie. Revers positif des drames vécus par les enfants : toutes les figures d’adultes sont des personnages dignes et compétents - à l’exception d’un personnage secondaire.

La direction artistique est délicate, tout en étant audacieuse. On évite l’esthétique commune à la majorité des films grand public pour un aspect plus artisanal, qui évoque les bricolages d’enfants dans les décors. Les figurines ont des grosses têtes aux grands yeux, comme si des dessins enfantins s’étaient matérialisés. Elles sont remarquablement expressives. L’animation est fine, fluide (notamment sous les auspices de Kim Keukeleire, animatrice belge de réputation internationale ayant œuvré chez Aardman, Wes Anderson ou Henry Selick).

"Ma vie de Courgette" pousse son intégrité artistique jusqu’à avoir assumé de faire interpréter les voix des gamins par de vrais enfants, et non par des acteurs adultes célèbres. Jusqu’au bout, Claude Barras ne triche pas. Enfin si, un tout petit peu, mais pour la bonne cause, car il faut un happy end, une note d’espoir pour tous les enfants (de 8 à 88 ans) qui verront le film et qui, comme Icare, Simon et Camille, veulent croire aux lendemains meilleurs. Car même si on a perdu le plus important, on peut toujours se recréer une famille.


"Ma vie de Courgette" : Toutes les saveurs de l'enfance
©IPM

Réalisation : Claude Barras. Scénario : Claude Barras et Céline Sciamma. 1h06