"A Quiet Passion" : Dickinson, la poésie du désespoir

Hubert Heyrendt

L’Anglais Terence Davies livre une biographie sensible de la poétesse américaine. Grand prix au festival de Gand.

De son vivant, Emily Dickinson n’a publié qu’une douzaine de poèmes. Elle en écrivit pourtant près de 1 800… Ce n’est qu’après sa mort à 55 ans en 1886 qu’elle connaîtra la gloire. Et plus encore après la réédition critique de son œuvre dans les années 1950… Fille d’une famille aisée et très pieuse d’Amstead en Nouvelle Angleterre, Dickinson mena une existence austère, vivant même quasiment recluse dans les dernières années de sa vie, toujours habillée de blanc, quasiment invisible, ne parlant à ses visiteurs qu’à travers une porte…

Tous ces éléments qui ont construit le mythe de la grande poétesse, on les retrouve dans "A Quiet Passion", subtile biographie que lui consacre Terence Davies. Mais dans cette coproduction anglo-flamande au budget modeste, le cinéaste anglais de "Distant Voices, Still Lives" ne se contente pas de raconter l’histoire de Dickinson. Il se met au service de sa poésie, lue en voix off tout au long du récit. Une façon de mettre en scène le gouffre entre la vie privée très rangée de cette femme engoncée dans l’époque victorienne (sorte de cousine américaine des sœurs Brontë, qu’elle admirait) et la mise à nu de ses tourments intérieurs dans ses vers…

Révélé dans les années 80 grâce à une "Trilogie" dans laquelle il imaginait sa propre mort, Davies partage avec Dickinson une obsession pour la mort, mais aussi pour la souffrance émotionnelle. Toute sa vie, Dickinson s’est interrogée, par le biais de la poésie, sur sa croyance ou non en Dieu et sur ce qui adviendrait après sa mort. Au Paradis ou à l’Enfer (qu’elle disait "vouloir éviter si possible, subir si nécessaire"), elle préférait l’immortalité, qu’a fini par lui apporter l’histoire de la littérature.

Porté par des dialogues littéraires pleins d’esprit mais traversé par une profonde mélancolie, "A Quiet Passion" se met au diapason des humeurs de son héroïne, campée par Cynthia Nixon. A des années-lumière de son rôle de Miranda, la rousse flamboyante de "Sex and the City", elle éblouit ici de retenue et de justesse. Tandis que la mise en scène de Davies, racée et raffinée, confère une vraie signature à cette biographie filmée. Ne tombant jamais dans la facilité du biopic hagiographique, refusant tout spectaculaire, "A Quiet Passion" est un hommage amoureux par un vrai connaisseur de la poésie belle et torturée d’Emily Dickinson.


"A Quiet Passion" : Dickinson, la poésie du désespoir
©IPM

Scénario&réalisation : Terence Davies. Photographie : Florian Hoffmeister. Montage : Pia Di Ciaula. Avec Cynthia Nixon, Jennifer Ehle, Duncan Duff, Keith Carradine, Emma Bell… 2 h 05.