"Le Client" : Tremblement de couple

Fernand Denis

Farhadi met en scène, chez lui et sur les planches, un couple qui se fissure.

Chez Farhadi, il ne faut pas rater la première scène, elle contient en elle le futur film.

Panique dans un immeuble à Téhéran, les habitants fuient dans l’escalier qui menace de s’effondrer à la suite des travaux sur la parcelle d’à côté. Le lendemain, tout le monde doit chercher un nouveau toit, le bâtiment est tout fissuré.

Emad et sa femme Rana sont aidés par un copain du théâtre où ils répètent "Mort d’un commis voyageur". Il met à leur disposition un petit appart sur les toits. Problème, l’ancienne locataire a laissé pas mal d’affaires et n’est pas pressée de les récupérer.

La vie reprend son cours quand un soir, Emad retrouve sa femme aux soins intensifs. Elle a mal interprété un coup de sonnette. Pensant qu’il s’agissait de son mari revenant d’avoir fait les courses, elle lui a ouvert les différentes portes avant d’aller prendre sa douche. Elle ignorait que la précédente locataire était une femme aux mœurs légères et le visiteur, un ancien client.

Si elle peut rapidement quitter l’hôpital, l’idée de revenir dans cet appartement, de se retrouver dans cette salle de bains, lui est insupportable. Elle refuse toutefois de porter plainte, car ce serait ajouter de l’humiliation à la souffrance de l’agression.

Son mari la soutient mais est déstabilisé par ses sautes d’humeur. De plus, une idée fixe l’envahit : retrouver le "client" qui s’est payé sa femme, car d’où viennent ces billets qu’il a découverts ?

Après "Une séparation", puis un divorce dans "Le Passé", Farhadi s’impose comme le maître du thriller domestique. Il fait monter le suspense avec d’autant plus d’intensité que le spectateur se retrouve, malgré lui, impliqué dans le récit. En effet, Farhadi installe des situations, dispose des indices et laisse le spectateur mener l’enquête. Que s’est-il réellement passé dans cette salle de bains ? On ne le verra pas, on ne le saura pas. Certains imaginent un viol, d’autres pas. Et plus Emad se lance à la poursuite de l’agresseur, plus on se rend compte que la pièce d’Arthur Miller qu’il joue chaque soir trouve des échos dans sa propre existence. Pourtant, il n’adopte pas la même attitude dans son appartement que sur les planches.

Film après film, Asghar Farhadi témoigne de sa virtuosité de scénariste Cette fois, au moyen du théâtre, il installe une mise en abîme qui produit de nombreux effets.

Des effets de télescopages comiques tout d’abord, qui font respirer le récit. Des effets de perspective, bien entendu. Parallèlement à l’enquête que mène Emad pour identifier le "client", le spectateur suit une autre enquête sur l’état du couple Emad - Rana, dont les fondations sont aussi insuffisantes que celles de leur immeuble originel. Des effets de doute, enfin, sur la capacité de la culture à réellement nous éclairer, Emad étant incapable de transposer dans sa vie ce qu’il interprète sur scène.

Au départ de sa thématique récurrente, la crise conjugale, Farhadi fait apparaître des caractères universels et les lignes de force qui fracturent la société comme l’affrontement des classes sociales.

Sa direction d’acteurs - récompensée comme son scénario à Cannes -, achève de donner à ce récit une efficacité, une tension, une réalité palpitante sans toutefois atteindre le niveau du "Passé" ou d’ "Une séparation".


"Le Client" : Tremblement de couple
©IPM

Réalisation, scénario : Asghar Farhadi. Avec Shahab Hosseini, Taraneh Alidoosti, Babak Karimi… 2h 03