Emmanuelle Riva: exigence mon amour

Fernand Denis
Emmanuelle Riva: exigence mon amour
©REPORTERS

L’interprète de « Hiroshima, mon amour » et « Amour » est partie à la veille de ses 90 ans.

Coiffée comme une punkette, Emmanuelle Riva s'en est allée, sur la pointe des pieds nus, en héroïne du nouveau film d'Abel et Gordon. Dans «Paris Pieds Nus », elle se livre à un émouvant pas de deux en compagnie de Pierre Richard. C'est à la fois un hommage à l'immarcescible danse des petits pains de Chaplin et un témoignage de sa passion pour un métier qu'elle aura pratiqué avec grâce et exigence jusqu'à son dernier souffle, malgré le cancer.

«Tu me tues. Tu me fais du bien. Comment me serais-je doutée que cette ville était faite à la taille de l´amour ? Comment me serais-je doutée que tu étais fait à la taille de mon corps même ?
Tu me plais. » Ces mots, on ne les lit pas, on les entend car la voix d'Emmanuelle Riva hante à jamais « Hiroshima, mon amour » (59) Une voix si fluide, si douce, mais aussi déterminée et sauvage. Est-ce pour sa voix qu'Alain Resnais l'avait choisie pour être l'interprète du scénario de Marguerite Duras? C'est au théâtre qu'il avait vu cette comédienne d'une trentaine d'années. Née le 24 février 1927 dans une famille modeste d'émigrés italiens installés dans les Vosges, elle a la passion du théâtre au point de monter à Paris et de tenter l'examen de la rue Blanche. Réussi. Et un an plus tard, elle est déjà sur les planches où Resnais la découvrira pour le meilleur et pour le pire.

Pour le meilleur et pour le pire

Le meilleur, c'est bien sûr d'avoir contribué à ce chef-d’œuvre hors normes, révolutionnaire, à cette balise dans l'histoire du 7e art. Le meilleur, c'est aussi la rencontre avec Marguerite Duras. Elle commencera sa carrière avec elle au cinéma et la terminera avec elle au théâtre dans « Savannah Bay » monté par Didier Besace en 2014.

Le pire ? Quand on démarre à tel niveau, tout le reste paraît forcément médiocre. Il y a deux filmographies chez Emmanuelle Riva, la petite composée des films qu'elle a tournés et la grande où s'accumulent les projets qu'elle a refusés. Au point de se retrouver aux portes du désert qu'elle a traversé quelques fois. Le temps de se consacrer à la poésie. Et puis surtout au théâtre, sous la direction des plus exigeants : Jacques Lassalle, Roger Planchon, Claude Régy ou Jorge Lavelli.

Au cinéma , on ne peut ramener sa carrière aux deux films qui viennent instantanément à l'esprit : « Hiroshima mon amour » et « Amour » de Haneke. Ainsi « Léon Morin prêtre » (61) de Melville est aussi un chef-d’œuvre. Belmondo est l'incarnation du prêtre idéal, viril et campagnard d'un côté, pur esprit de l'autre. Son dialogue avec Emmanuelle Riva, d'une beauté discrète, s'enflamme par la grâce d'une passion impossible. Leurs discussions scolastiques sont d'un très haut niveau mais ne peuvent dissimuler le non-dit. Ces deux-là ne parlent que d'amour et de désir, le duo est d'une modernité absolue.

Et puis, il y a les deux films tournés avec Georges Franju, « Thomas l'imposteur » d'après Cocteau et « Thérèse Desqueyroux » (62), adapté du roman fameux de Mauriac, qui lui vaudra le prix d'interprétation au festival de Venise.

Amour, Palme et César

On la verra aussi chez Cayatte (Les risques du métier), Bellochio (Les yeux la bouche ) , Améris (C'est la vie), Bonitzer (le grand alibi) ou encore chez Kieslowski dans « Bleu ». Elle manque ainsi de peu Trintignant qui est dans « Rouge ». Ils devront patienter jusqu'en 2012 pour se trouver dans « Amour » où ils forment un couple bouleversant. Elle est musicienne, lui aussi. Ils sont vieux, mais encore bien, quand la maladie vient briser leur belle harmonie. Comment captiver le public avec le spectacle d'une agonie? Comment gérer la souffrance de ceux qu'on aime ? Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant vont relever le défi avec une grâce exceptionnelle, « Amour » remportera la Palme d'or. Grâce à ses acteurs précisera le jury. Emmanuelle obtiendra le César de la meilleure actrice et une nomination à l'oscar entre autres prix. « Je me suis sentie en grande confiance avec Michael Haneke. Quand il m'a dit de ne pas faire de sentimentalité, j'ai tout de suite compris. Le chemin ensemble n'a pas été difficile, au contraire, tous les matins je courais jusqu'au plateau ». Il faut dire qu'elle ne le quittait pas, elle dormait dans sa loge pour rester en permanence avec son personnage.

C'est dire le degré d'implication d'Emmanuelle Riva dans son travail, dans une carrière à la ligne claire, cohérente, exigeante, absolue, aboutie.