Que penser du film "Orpheline" ? Nos journalistes s'opposent

Heyrendt Hubert et Fernand Denis

Le film "Orpheline" a suscité des appréciations différentes de nos critiques cinéma. Ils opposent leurs points de vue. 


Hubert Heyrendt est pour

Alors qu’elle vient de tomber enceinte, Renée (Adèle Haenel) est arrêtée chez elle par la police. Avec la sortie de prison de son ancienne complice Tara (Gemma Arterton), cette directrice d’école sans histoire voit son passé trouble remonter à la surface. La voilà obligée d’assumer ses actes passés. Et révéler à son compagnon qu’elle lui a menti depuis des années, que son vrai nom est Karine…

A partir de là, Arnaud des Pallières va remonter le passé de la jeune femme, jusqu’aux origines du malheur qui la frappe et la ramène systématiquement vers illégalité. A ce principe de chronologie inversée (déjà pratiqué par Gaspar Noé dans "Irréversible" en 2002 par exemple), le cinéaste français ajoute une seconde contrainte. Pour chaque âge de la vie de son héroïne, des Pallières a choisi une actrice différente. C’est évident quand il s’agit d’incarner une petite fille (campée par la jeune Vega Cuzytek), plus déstabilisant lorsqu’on demande à Adèle Exarchopoulos et Solène Rigot de jouer la jeune fille à 13 et 18 ans alors qu’elles ont le même âge.

A l’origine, le choix était laissé au spectateur de savoir si ces quatre comédiennes incarnaient la même femme ou des personnages différents. Dans le montage actuel, le doute n’est plus permis. Le résultat est étonnant. Car des Pallières ne joue pas la carte de l’artificialité affichée - comme avait pu le faire Todd Haynes dans "I’m not There", qui confiait la figure de Bob Dylan à plusieurs acteurs, dont Cate Blanchett. On reste ici une forme de réalisme d’autant plus perturbante. Mais le choix n’est pas gratuit. A chaque changement d’actrice, on découvre un visage différent d’une héroïne dont la personnalité évolue au gré des coups qu’elle reçoit de la vie.

Ce choix esthétique affirmé permet au cinéaste de "Michael Koolhaas" de signer un portrait de femme complexe, de retracer un destin tragique largement inspiré de la propre vie de sa coscénariste Christelle Berthevas. Le jury du Festival du film francophone de Namur a en tout cas été sensible à la démarche puisqu’il a offert le Bayard d’or du meilleur film à "Orpheline", ainsi que le prix d’interprétation féminine aux quatre actrices.

Que penser du film "Orpheline" ? Nos journalistes s'opposent
©IPM



Fernand Denis est contre

Quand le film se termine, on a du mal à se souvenir du début. Ah oui, Gemma Arterton en training sort d’une cellule de prison, récupère ses vêtements qui ont patienté sept ans dans une boîte et franchit les portes plus sculpturale que jamais. Comme si elle sortait d’une semaine au spa.

Si on s’arrête à ce genre de détails, on risque vite de caler en compagnie de ces "orphelines".

C’est comme la ligne du temps. Si on veut absolument savoir si l’action se déroule maintenant, dans deux semaines ou il y a quinze ans, on perd son… temps. D’ailleurs, une fille censée avoir 13 ans en paraît 22. Bref si on se braque sur la multiplication des détails incohérents, ça ne va pas le faire. Car on est chez des Pallières, pas chez Lynch. Pas de Badalamenti pour emballer le mystère.

Si on est venu voir Gemma Arterton; on va aussi déchanter car elle va trop vite disparaître comme Adèle Exarchopoulos. Vaut mieux pour elle d’ailleurs car c’est pathétique ce qu’on lui demande de faire.

Adèle Haenel est la seule à faire le trajet du début à la fin, mais elle n’imprime pas davantage l’écran. Elle se donne pourtant beaucoup de mal dans une scène d’accouchement. S’il y a quelque chose de pénible au cinéma, ce sont bien les scènes, ça sonne toujours faux, on n’y croit pas. Sauf chez Martin Provost dans "Sage femme" et on sait pourquoi. Le lien entre ces filles, c’est pas une vague histoire d’arnaque au PMU; on est chez des Pallières, c’est donc plus conceptuel comme dans son formidable "Michael Kohlhaas".

Ici, ce sont "Quatre moments de la vie de quatre personnages féminins qui forment une seule et même héroïne." Merci le dossier de presse. Voilà pour le dispositif, mais à l’écran, on voit quatre archétypes de femmes qui en bavent sans trop savoir pourquoi et nous, non plus d’ailleurs. C’est un procédé dans l’air du temps, Barry Jenkins l’utilise dans "Moonlight".

A Miami, ça fonctionne. Ici, on se débat avec un mode d’emploi Ikea. Il n’est qu’en suédois, il manque deux pièces, trois vis et on a monté le modèle à l’envers.

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Réalisation : Arnaud des Pallières. Scénario : A. des Pallières&Christelle Berthevas. Avec Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos, Solène Rigot… 1 h 51.