"Ce qui nous lie" : Klapisch prend de la bouteille

Fernand Denis

Le cinéaste quitte les villes pour les vignes de Bourgogne, où deux frères et une sœur se débattent avec leur héritage. Un film de rupture et de maturité.

C’est le retour du fils prodigue. Dix ans qu’il est parti faire le tour du monde. Cinq ans qu’il n’a plus donné de nouvelles à personne. Depuis que maman est partie. Maintenant que papa est sur le départ, il revient avant que ce soit trop tard. Sa sœur lui saute dans les bras, son petit frère l’engueule. Son absence aux funérailles de leur mère lui reste en travers de la gorge.

Dix plus tard, rien n’a changé dans ce paysage de Bourgogne qui, pourtant, varie tous les matins. Rien n’a changé, mais quelque chose va devoir changer. Ce n’est plus le père qui décide désormais. Et il y a des décisions à prendre. Et comme dit la sœur à son grand frère : "Tes oignons, c’est mes oignons, maintenant." L’héritage les fait riche et les ruine simultanément. S’ils vendent, il y en a pour 6 millions d’euros. S’ils ne vendent pas, il faudra payer 500 000 € de droits de succession. Si l’un des trois veut sa part - et le fils prodigue possède des vignes en Australie -, il faudra démanteler le domaine familial.

Ce passage de génération est classique, même obsessionnel dans le genre. On se souvient de Niels Arestrup en père (v)ignoble dans "Tu seras mon fils" ou de Gérard Lanvin au bord de la liquidation dans "Premiers crus".

Klapisch impose d’emblée une méthode qui a de quoi surprendre, même inquiéter : il semble hésiter entre une fiction vieillotte (avec voix off pompeuse) et documentaire pédagogique sur le travail du vin, pour en arriver au véritable héritage du père, la passion du vin qui lie frères et sœur. Pas vraiment une surprise. Un temps, le film semble manquer de goût, de structure, de consistance, d’invention. Sans qu’on puisse déterminer un moment précis, il prend vie, enivre, déploie un degré métaphorique assez élevé, éclaire ses thèmes en profondeur. L’amour par exemple, c’est comme le vin. Il y a celui qui se boit frais, qui est rafraîchissant, qui ne dure pas longtemps. Et puis, il y a les grands crus de 30-40-50 ans, long en bouche, au goût puissant, avec des arômes tourmentés.

Au départ d’un pitch simple, on pourrait même dire un cliché, Klapisch réussit en toute simplicité un film complexe qui en apprend autant sur la vigne que sur la famille horizontale - la fratrie en accordant une attention particulière à l’aîné - et la famille verticale - les rapports entre les générations. Et on savoure chacune de ses pépites d’humour, comme ses deux scènes qui voient deux personnages imaginer un dialogue entre deux silhouettes éloignées.

Klapisch ne serait pas vraiment Klapisch s’il ne faisait pas exploser les frontières. De la génération Eramus, il est passé à la génération World. On peut être né à Meursault et s’en aller cultiver la vigne en Australie.

Rarement convaincant, Pio Marmai trouve ici son meilleur rôle. Ana Girardot explose, il y aura pour elle, un avant et un après "Ce qui nous lie". Comme pour François Civil dont la scène d’engueulade à reculons avec son beau-père mérite de devenir culte. Klapisch a le sens du groupe et le talent pour tirer le meilleur des jeunes acteurs, Romain Duris ou Cécile de France ne risquent pas de contredire.

Au final, un AKC (appellation Klapisch contrôlée) avec son sens d’une génération, des acteurs, sa touche musicale, son air du temps. Et pourtant c’est un film de rupture pour ce cinéaste jusque-là exclusivement urbain. Elle se marque par un rythme plus lent, des plans beaucoup plus composés, une richesse métaphorique. Un cru de la maturité qui devrait bonifier en cinémathèque.


"Ce qui nous lie" : Klapisch prend de la bouteille
©IPM

Réalisation : Cédric Klapisch. Scénario : Cédric Klapisch, Santiago Amigorena, Jean-Marc Roulot. Production : Bruno Levy. Avec Pio Marmai, Ana Girardot, François Civil… 1h 53