"Une femme douce" : A travers le Poutineland

Fernand Denis

Loznitsa filme à l’ancienne les aventures kafkaïennes d’une épouse courage

En rase campagne, une femme descend d’un bus très fatigué. Elle rentre chez elle à travers champs et découvre un avis postal sur sa porte. Le colis qu’elle a envoyé à son mari en prison lui a été renvoyé. Aucune explication et 200 roubles pour le récupérer. C’est une caisse lourde et encombrante, ça met de l’animation dans le bus bondé. Il y a ceux qui râlent et ceux qui se moquent de ceux qui râlent, les uns comme les autres sont sans pitié.

Alors, elle décide de se rendre elle-même au pénitencier, à l’autre bout du pays. Devant la gare, les taxis attendent. Tous conduisent à la prison, la fierté de la cité, son moteur économique, selon le chauffeur. Après avoir remplis et payés les formulaires, elle est informée que son colis ne sera pas accepté. Pourquoi ? Le parcours de la combattante ne fait que commencer. Pendant 2 h 20, on suit les obstacles, les humiliations, les dangers, les risques endurés par cette femme courageuse, déterminée, obstinée, butée, discrète. Le chemin de croix se déroule en compagnie d’individus déplaisants, glauques, veules, répugnants, malhonnêtes, corrompus, violents, grotesques, livrant de la Russie une fresque cauchemardesque.

Projeté en compétition à Cannes en mai dernier, le film de l’Ukrainien Sergueï Loznitsa a beaucoup souffert de la sélection de "Faute d’amour" du Russe Andrey Zvyagintsev. En effet, les deux films ont l’ambition de proposer une image de la société russe contemporaine. Celui de Zvyagintsev donne le sentiment d’avoir été tourné maintenant, celui de Loznitsa il y a un demi-siècle au moins. Au temps de la splendeur de Fellini. La séquence humoristico-onirique finale est d’ailleurs tournée à la mode du maître italien, un hommage qui plombe définitivement le film en dépit de ses évidentes qualités.

C’est qu’on est forcément séduit par la beauté d’un plan séquence qui vous transforme un bus en héros de cinéma. On est forcément en empathie avec cette frêle femme qui ne se renonce jamais. Sauf qu’il arrive un moment où il devient ridicule de s’entêter, de se taper le front contre un mur en se disant qu’il finira par tomber. Il faut changer de méthode.

Avec son directeur photo surdoué, Loznitsa revendique son statut de cinéaste AA&EC (Appellation Art&Essai Contrôlée) reconnaissable à la lenteur de ses sublimes plans séquences. Il est d’ailleurs piquant de constater que les deux realisateurs les font durer au-delà de l’action. Chez Loznitsa, cela produit de l’ennui, chez Zvyagintsev du suspense. Une appellation reconnaissable au tirage de gueule que pratique l’actrice principale avec une grâce certaine. Pour sa première expérience au cinéma, la grande comédienne de la scène ukrainienne Vasilina Makovtseva est reduite à une émoticône, une expression durant 2h20.

"Une femme douce" est un bel exemple de "film à structure narrative lente" comme aime dire Thierry Frémaux, un film qui se regarde dénoncer une société kafkaïenne et finit par provoquer l’effet contraire de celui recherché.


"Une femme douce" : A travers le Poutineland
©IPM

Réalisateur : Sergei Loznitsa. Scénario : Sergei Loznitsa (d’après l’œuvre de Fiodor Dostoïevski). Image : Oleg Mutu. Avec Vasilina Makovtseva… 2 h 23.