"Une femme fantastique" : L’humiliation d’une jeune veuve

Hubert Heyrendt

Dans un restaurant chinois de Santiago, Don Orlando (Francisco Reyes), un homme respectable, directeur d’une entreprise de textile, fête l’anniversaire de sa jeune maîtresse Marina Vidal (Daniela Vega). Gâteau musical, promesse de week-end en amoureux… Le quinquagénaire a mis les petits plats dans les grands, semblant avoir retrouvé une seconde jeunesse au contact de Marina, de vingt ans sa cadette. Mais dans la nuit, Orlando est victime d’un malaise. Marina l’emmène directement à l’hôpital, où les médecins ne peuvent rien faire : rupture d’anévrisme. Après avoir été interrogée par la police, la jeune femme appelle ensuite le frère de son amant. Sa famille est très claire : elle veut récupérer la voiture, l’appartement et pas question pour Marina d’assister aux funérailles de l’homme qu’elle aimait…

Difficile d’évoquer ce film sans "spoiler" son intrigue. Une partie du plaisir tient en effet dans le décalage conféré par Sebatián Lelio à une situation a priori banale : une maîtresse écartée par la famille d’un défunt. Le Chilien pimente en effet sacrément les choses quand on finit par comprendre que la jolie Marina s’appelait auparavant Daniel, qu’il s’agit en fait d’une jeune transsexuelle…

Si le sujet abordé est fort, Lelio ne tombe pas dans l’écueil du film étendard pour le droit des transsexuels. Campé par l’émouvante Daniela Vega (qui a raté de peu le prix d’interprétation à Berlin), Marina est un vrai personnage, totalement incarné. Malgré ses frêles épaules, elle reste droite face aux épreuves, face au jugement et à la violence d’une société chilienne soi-disant moderne mais qui refuse la différence, ne peut accepter que l’on s’écarte de la norme. A ce titre, Marina est dans la continuité directe de la quinquagénaire qui, après son divorce, voulait continuer à vivre, danser, boire, jouer et fumer dans "Gloria", le précédent film de Lelio.

Mais le cinéma du Chilien franchit ici un nouveau cap, à travers un film à la mise en scène plus complexe, qui ose des tonalités beaucoup plus variées : romance, thriller, onirisme. Où quand, par la grâce de la mise en scène, on se prend à vibrer aux côtés d’un personnage a priori si différent et pourtant si proche. Celui d’une jeune transsexuelle qui se bat pour conserver sa dignité, revendiquer son droit à aimer et pour, une dernière fois, saluer la mémoire de l’homme qu’elle a aimé et qui l’a aimée…


"Une femme fantastique" : L’humiliation d’une jeune veuve
©IPM

Réalisation : Sebastián Lelio. Scénario : Sebastián Lelio&Gonzalo Maza. Photographie : Benjamín Echazarreta. Musique : Matthew Herbert. Avec Daniela Vega, Francisco Reyes… 1h44.