"Le jeune Karl Marx" : Film poussiéreux

Hubert Heyrendt

Raoul Peck signe un biopic un peu scolaire du père du communisme.

Quand on écoute les quelques passages du "Manifeste du Parti communiste" lus en voix off juste avant un générique final - qui résume les grands moments de révolte populaire qui peupleront le XXe siècle -, on est frappé par le côté visionnaire d’un texte écrit par un jeune homme d’à peine 30 ans, un mois avant la Révolution de 1848, qui balayera ce qu’il restait des anciens régimes.

Gouffre se creusant entre la bourgeoisie et le prolétariat (on parlerait aujourd’hui de l’oligarchie et du peuple), aliénation par le travail, lutte des classes sociales… Rien de tout cela n’est très éloigné des discussions politiques actuelles. Surtout à l’heure où l’on sent monter un vent de "dégagisme" dans les classes populaires.

Face à une telle modernité du propos, on enrage de voir Raoul Peck accoucher d’un film si poussiéreux, si engoncé dans sa reconstitution historique… "Le jeune Karl Marx" manque en effet cruellement de souffle, de vie pour nous décrire le terreau fertile qui a donné naissance à une pensée philosophique et économique qu’on a longtemps crue obsolète. Alors que, face aux injustices sociales en progression, la figure de Karl Marx est de nouveau relue par certains penseurs contemporains, pour lesquels le matérialisme historique reste pertinent pour expliquer les rouages du capitalisme financiarisé de notre époque. Il suffit par exemple de penser au récent succès du "Capital au XXIe siècle" de Thomas Piketty.

"Le jeune Karl Marx" retrace de façon très scolaire le parcours du jeune philosophe hégélien (campé par l’acteur allemand Auguste Diehl, guère charismatique), depuis son départ de Trèves en 1843, fuyant la censure prussienne, jusqu’à la rédaction avec son grand ami Friedrich Engels en février 1848 d’un "Manifeste" qui va révolutionner les rapports de force politiques au moins jusqu’à la chute du Mur de Berlin.

L’occasion pour Raoul Peck de tordre le cou à quelques idées reçues sur une révolution communiste prétenduement menée par des grands bourgeois. Il rappelle ainsi que Marx, Prussien athée et socialiste d’origine juive, a vécu dans ces années-là dans une grande pauvreté, malgré son mariage avec l’aristocrate Jenny von Westphalen. Tandis qu’Engels vivait en couple avec Mary Burns, ouvrière rencontrée dans l’une des filatures de son père à Manchester…

Le problème de cette évocation de la jeunesse de Marx, c’est qu’elle se veut un peu trop professorale, décrivant avec moult détails les luttes fratricides qui divisaient la gauche européenne au mitant du XIXe siècle. Peck revient notamment sur l’amitié critique qui unissait Marx et le Lyonnais Pierre Proudhon (campé par Olivier Gourmet), contre lequel il écrivit "Misère de la philosophie". Où on a plus l’impression d’assister à un cours d’histoire économique qu’être au cinéma…


"Le jeune Karl Marx" : Film poussiéreux
©IPM

Réalisation : Raoul Peck. Scénario : Pascal Bonitzer, Raoul Peck Pierre Hodgson. Photographie : Kolja Brandt. Musique : Alexei Aigui. Montage : Frédérique Broos. Avec August Diehl, Stefan Konarske, Vicky Krieps, Olivier Gourmet… 1 h 58.