"Le sens de la fête" : Cette comédie est un pur plaisir

Fernand Denis

Un mariage vu des cuisines par les "intouchables" Toledano et Nakache. Avec un Bacri des grands jours.

C’est le jour qu’il ne faut pas rater. Qu’on ne veut pas rater. On est prêt à mettre beaucoup d’argent pour le graver dans les mémoires. Pierre, le marié, a décidé de le jouer classique, carrément conservateur même. C’est château loué, champagne, petits fours, entrée, plat, gâteau. Discours, danses et surprise du marié.

Dérouler le programme comme du papier à musique, c’est l’affaire de Max à la tête de son orchestre de cuistots, de serveurs, de musiciens et d’extras. Il connaît la partition mais on n’est jamais à l’abri d’une fausse note. C’est là que l’expérience paie pour rattraper les situations, pour qu’on ne remarque rien.

Le dernier film de Toledano et Nakache ressemble à un exercice imposé : réussir une comédie répondant aux règles classiques d’unités d’action, de temps, de lieu. Ils ont opté pour un mariage grand genre, mais traditionnel. La routine pour Max, sauf qu’il joue sa vie à chaque fois, comme il dit. Il s’en voudrait de gâcher la fête d’un client. Il a une certaine autorité Max, mais naturelle, concentrée dans son sens de la répartie. Quand on ne le cherche pas, c’est plutôt un brave type, le genre à prêter le camion pour un déménagement d’un membre de sa "brigade". Max, c’est le pivot, c’est lui qui fait tourner la cérémonie et au moindre accro, c’est vers lui qu’on se… tourne.

Toledano et Nakache réussissent, ici, une comédie humaine. Chacun a ses failles et le chaos a vite fait de les repérer pour les exploiter. Précisément, Max a de la bouteille pour le tenir à distance, il sait parler au photographe pique-assiette, au crooner qui s’y croit, au professeur de français recyclé dans la restauration. Ainsi, pour échapper aux demandes incessantes du marié, il a toujours un homme posté pour le tirer d’affaire, dans les deux minutes sous le moindre prétexte.

Ce mariage vu des cuisines, ce sont autant de croquis à la Sempé : drôles, efficaces, avec ce supplément de fantaisie. Chaque acteur en tire le maximum. Faut voir Gilles Lellouche enfiler le costume de crooner et le remplir d’humanité au fil du récit. Jean-Paul Rouve est irrésistible en photographe argentique et Eye Haidara est une absolue révélation. On peut continuer jusqu’à Bacri, fidèle à lui-même et néanmoins différent. Marrant, touchant, usé aussi par les soucis du petit patron.

La paire d’"Intouchables" revient à ses fondamentaux, le film choral, maîtrisé avec doigté, slalomant entre les clichés, arrimé au réalisme, injectant ici des touches d’humour littéraire, là des accents de modernité comme ce damné correcteur automatique d’orthographe. "Le sens de la fête" séduit par sa fluidité, son efficacité, son absence de vulgarité, c’est du pur plaisir. Mais ces deux-là ont, jusqu’à présent, toujours mélangé comédie et vision sociale (sur le handicap, les sans papiers). Faut-il s’interroger ? Cette réception symbolise-t-elle la France d’aujourd’hui ? La fête a-t-elle un sens ?


"Le sens de la fête" : Cette comédie est un pur plaisir
©IPM

Réalisation, scénario : Eric Toledano, Olivier Nakache. Avec Jean-Pierre Bacri, Jean-Paul Rouve, Gilles Lellouche, Vincent Macaigne, Eye Haidara… 1h57