"Au revoir là-haut" : Haut les masques

Fernand Denis

Albert Dupontel livre sa version, esthétisante et burlesque, très Jeunet en somme, du prix Goncourt de Pierre Lemaître.

L’adaptation d’un livre à l’écran peut être, parfois, une expérience contrariante. Surtout quand l’ouvrage a scotché.

"Au revoir là-haut" de Pierre Lemaître est tellement cinématographique à la lecture qu’on voit le film se dérouler page après page. En route, on se prend même au jeu de composer un casting, d’imaginer des décors, de s’interroger : comment montrer la gueule cassée ?

C’est donc Albert Dupontel qui a empoigné ce prix Goncourt. Connaissant son tempérament révolté, son esprit anar, son sens de la démesure; le choix semblait excellent. Au final, le film plaira forcément car même transformé, le sujet reste fort et le récit palpitant.

Que peut-on faire un 9 novembre 1918 quand on vient de passer quatre ans à survivre dans les tranchées ? On attend sagement le 11. Français et Allemands sont du même avis, pas le lieutenant Pradelle. Lui, il voit au-delà de la tranchée, il comprend qu’il lui reste peu de temps pour s’illustrer dans une action d’éclat qui lui sera profitable dès l’armistice signé. Simple soldat, Alfred Maillard, manque de perdre la vie, dans l’attaque de la cote 113, étouffé dans un trou d’obus, sauvé de justesse par Edouard Péricourt, un autre poilu qui y laissera sa mâchoire.

Entre ces deux-là, c’est à la mort, à la mort. A la mort administrative pour Edouard Péricourt qui ne veut plus jamais revoir sa famille. Et à la vie recluse, car plus question de s’aventurer dehors avec son visage privé de bouche. La morphine aide d’abord Péricourt à supporter la douleur, puis à s’inventer des visages en papier mâché, enfin à retrouver ses esprits. Son "mauvais esprit" faudrait-il dire car sa révolte l’amène à imaginer une arnaque aux monuments aux morts.

Les morts, précisément, le lieutenant Pradelle en a fait son business. Très juteux car le gouvernement, les municipalités, les citoyens veulent mettre le prix pour les honorer.

Chaque lecteur se fait son film mais Dupontel, lui, a vraiment réalisé le sien. Son tempérament le tire vers le burlesque. On ne rit pas dans ce livre - la tension dramatique et le suspense ne le permettent pas -; mais on rit pas mal dans la salle car Dupontel a desserré les boulons. Maillard, son personnage, est devenu comique. Cette façon de le rendre attachant en exploitant son ridicule, est la marque de fabrique de Dupontel. En revanche, on ne s’attendait à le voir ouvrir le robinet du sentimentalisme, lâcher les violons, à réécrire le climax, à changer le sens du titre.

Alors qu’il résout avec brio le problème des masques, qu’il solutionne celui des dialogues au moyen de la gamine; Dupontel peine à porter à l’écran ce qui semblait facile : la brillante mécanique du scénario. Pas le temps sans doute. Pas le temps non plus pour donner beaucoup d’épaisseur à ses personnages. Pradelle par exemple, est partiellement sacrifié. C’est juste un méchant, vaguement grotesque. Or, c’est une ordure de compétition, de celle qui marque les imaginations en repoussant les limites de l’abjection. Il est à son siècle ce que Mayeur et Peraita sont à notre époque, des individus capables de voir le moyen de s’enrichir sur le chagrin d’une nation pour Pradelle, la misère des sans-abri pour les deux autres. Caricatural, Laurent Lafitte fait ce qu’il peut. Niels Arestrup aussi, bridé par les effets comiques. Mais Nahuel Perez Biscayart, la gueule cassée et Emilie Dequenne dans le rôle de sa sœur, donnent des dimensions à leurs personnages.

Au final, on en sort comme d’un film de Jeunet, plutôt esthétisant et burlesque. L’adaptation reste à faire. Sous forme d’une série peut-être, il faut du temps pour enclencher cette formidable mécanique, pour donner à chaque personnage son épaisseur et à l’œuvre sa perspective.


"Au revoir là-haut" : Haut les masques
©IPM

Réalisation, scénario : Albert Dupontel d’après l’œuvre de Pierre Lemaître. Avec Nahuel Perez Biscayart, Albert Dupontel, Laurent Lafitte, Niels Arestrup, Emilie Dequenne 1h57.