"Marquis de Wavrin, du manoir à la jungle" : L’aventurier des peuples perdus

Fernand Denis

C’est notre Indiana Jones, un vrai explorateur qui a affronté 1000 dangers et plus encore de bestioles avec 0, 2, 4, 6 ou 8 pattes. Hergé s’en est inspiré pour "L’Oreille cassée".

C’est une histoire qui commence mal. Très mal. Début du XXe siècle, un jeune aristocrate, armé d’un fusil, blesse gravement deux gamins, qui maraudaient dans un noisetier de sa propriété. Condamné à un an de prison par le tribunal de Gand, il prend la fuite et un bateau pour Buenos Aires. Il s’ennuie dans les grandes villes, rêve d’aventure et de chasse, remonte le fleuve Paraguay et s’enfonce dans la jungle dont il ne sortira que trois ans plus tard. En Europe, la guerre fait rage depuis 14, il l’apprend et rentre au pays sans se presser pour régler ses situations militaire et judiciaire. C’est aussi l’occasion de montrer ses photos, de trophées de chasse mais aussi d’Indiens qui découvraient leur premier homme blanc.

Il n’a qu’une envie, repartir pour vivre ses sensations d’explorateur. Mais en 1920, il embarque avec lui une caméra confiée par la Gaumont et les encouragements de sociétés d’ethnographie ou de géographie.

Dans l’entre-deux-guerres, il va ainsi accomplir plusieurs périples au cœur de l’Amérique du Sud, en Équateur, au Pérou, au Brésil, en Colombie, au Venezuela (à la recherche des sources de l’Orénoque). Des expéditions longues de plusieurs années qu’il entreprend seul.

Il va réaliser quatre films qui circuleront dans de nombreux pays, après avoir été lancés au cours d’avant-premières prestigieuses, le roi Léopold III assistera à l’une d’entre elles. La Guerre 40-45 et son mariage mettront fin à ses aventures. Son nom et ses films tomberont dans l’oubli complet jusqu’à ce que Grace Winter, chercheuse à la Cinémathèque n’ouvre, un jour, une boîte de film et découvre un trésor.

Un trésor cinématographique tout d’abord. Des images d’une valeur extraordinaire, tournées voici quasiment un siècle, celles d’un premier contact entre des Indiens et la "civilisation". C’est l’un des aspects merveilleux du cinéma que cette fenêtre ouverte sur le monde inconnu, en l’occurrence des Indiens d’Amazonie. Aujourd’hui, ces tribus sont décimées, ne vivent plus selon leur mode de vie ancestral.

C’est donc aussi un trésor scientifique, Robert de Wavrin est considéré comme un pionnier de l’ethnographie. La redécouverte et la restauration de ses films par la Cinémathèque suscitent un énorme intérêt dans les pays d’Amérique latine traversés par le Marquis car ce sont des documents historiques inestimables.

Mais c’est surtout un trésor humain. Quel rôle a joué la faute originelle du Marquis dans sa transformation au contact de ces Indiens ? Le marquis de Wavrin ne vient pas vers eux pour les convertir à une religion, pour exploiter leurs ressources naturelles ou leur force de travail. Il ne vient pas en collectionneur à la recherche d’antiquités. Il ne vient même pas en scientifique pour étudier une population selon une méthode académique. Il vient en curieux, tout simplement. Il emporte juste quelques petits cadeaux pour amorcer l’amitié. Il vit, il mange, il dort, il chasse, il pêche avec ceux qu’ils rencontrent. Il reste quelques semaines, quelques mois, et puis s’en va. Il vient en cinéaste, aussi, filmant la vie d’autres hommes au quotidien et dans leurs cérémonies extraordinaires dont la Tzantza, cette réduction des têtes qu’il est le premier à filmer chez les Indiens Jivaro/Shuar.

Le Marquis de Wavrin est notre Indiana Jones à nous, un vrai explorateur qui a affronté 1000 dangers et plus encore de bestioles avec zéro, quatre, six ou huit pattes. Il n’a pas ramené l’arche perdue, mais bien la trace de peuples perdus. Et comme Hergé, qui a vu ces films à l’époque et s’en est inspiré pour "L’Oreille cassée", on est émerveillé par ce destin exceptionnel et des images qui ne le sont pas moins.


"Marquis de Wavrin, du manoir à la jungle" : L’aventurier des peuples perdus
©IPM

Un documentaire de Grace Winter et Luc Plantier. 1h25