"Styx" : en route vers l’enfer

L’Autrichien Wolfgang Fisher filme la rencontre d’un voilier avec un bateau de migrants et le dilemme d’une femme.

A Gibraltar, Rike (Susanne Wolff), médecin urgentiste allemande, remplit son voilier, l’Asa Gray, de provisions et de bouteilles d’eau. Elle s’apprête à mettre le cap, en solo, sur la petite Île d’Ascension, dans l’Atlantique Sud, une île visitée par Darwin où l’homme planta une jungle artificielle restée à l’état "sauvage". Après quelques jours de navigation, la jeune femme doit affronter une rude tempête. Au matin, quand le calme est revenu, elle aperçoit, non loin, un bateau à la dérive chargé de migrants africains… Une fois prévenus de la tragédie, les garde-côtes lui intiment l’ordre de ne pas intervenir ; les secours sont en route. Elle recueille malgré tout Kinglsey (Gedion Wekesa Oduor), un jeune garçon épuisé. Mais ne peut qu’assister, impuissante, au calvaire de ses compagnons d’infortune…

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Il y a neuf ans, Wolfgang Fischer signait avec What You Don’t See un thriller psychologique situé au bord de la mer. Pour son second long métrage, le cinéaste autrichien choisit de se placer en mer. Pourtant, malgré l’infinité de l’océan qui lui sert de décor, Styx est un huis clos oppressant, qui se déroule quasi entièrement dans l’espace confiné d’un magnifique voilier. Tout débute en effet de manière paradisiaque, par une grande aventure en solitaire face à la mer. Mais, comme le titre du film le suggère, c’est évidemment vers l’enfer que va dériver l’héroïne.

Son film, Fischer le construit comme un pur film d’action, décrivant notamment avec une grande précision les gestes de la voile et des soins médicaux - et ce grâce à une actrice très physique, l’impeccable Susanne Wolff. Car, tout en abordant une question cruciale aujourd’hui, celle des réfugiés, Styx est d’abord un thriller d’une rare intensité. Un film fort, qui trouve le ton juste pour poser la question de l’aveuglement des sociétés occidentales face à la tragédie de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants qui montent sur des embarcations de fortune pour échapper à la misère, alors qu’ils savent que c’est sans doute la mort qui les attend.

Refusant les grands discours théoriques humanistes, le cinéaste creuse au contraire un cas de conscience précis, un dilemme personnel. Comment réagir, en tant qu’être humain, face à la détresse ? L’héroïne doit-elle obéir aux ordres des garde-côtes ou suivre son cœur ? Qui plus est quand on est médecin… L’équation est impossible pour la jeune femme, démontrant que la solution ne peut évidemment être individuelle, que la réponse à la crise des migrants ne peut être que politique et à une large échelle.

Appuyant là où ça fait mal sur notre bonne conscience occidentale et dès lors sur notre culpabilité, Fischer nous donne à voir ce que l’on préfère se cacher. Non pas les bateaux qui arrivent jusqu’aux côtes européennes chargés de survivants mais ceux qui coulent en mer, sans que personne ne puisse leur porter secours. Il y a quelques semaines, Médecins sans frontières a ainsi dû renoncer à faire naviguer son navire de secours l’Aquarius


"Styx" : en route vers l’enfer
©IPM

"Styx", de Wolfgang Fischer. Scénario Wolfgang Fischer&Ina Künzel. Avec Susanne Wolff, Gedion Wekesa Oduor, Alexander Beyer Durée 1h34.