Quentin Dupieux : "J’adore quand je ne comprends pas ce que je fais"

Une interview avec Jean Dujardin et Quentin Dupieux pour un film aussi barré que Le daim doit forcément se faire dans un grand bordel organisé. Cela n’a pas manqué, il y a quelques jours, lors du passage à Bruxelles du réalisateur et de son acteur pour l’avant-première du film.

Quentin Dupieux : "J’adore quand je ne comprends pas ce que je fais"
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Une interview avec Jean Dujardin et Quentin Dupieux pour un film aussi barré que Le daim doit forcément se faire dans un grand bordel organisé. Cela n’a pas manqué, il y a quelques jours, lors du passage à Bruxelles du réalisateur et de son acteur pour l’avant-première du film… Ainsi, en plein milieu de l’interview, un téléphone portable est posé sur la table. A l’autre bout, on entend : "Bonjour Jean Dujardin, vous êtes en direct sur la RTBF…" L’acteur répond avec le plus de sérieux possible aux questions radiophoniques, avant de reprendre le cours de notre entretien. Avec l’étrange impression d’être un Rémy Bricka du cinéma, à qui l’on demandait un peu avant de poser en photo avec une série de BD, tout en continuant d’assurer la promo du Daim

D’où vient le côté très fétichiste de ce film ?

Quentin Dupieux. Je suis moi-même obsessionnel. La folie est un sujet dont on peut parler de plusieurs façons. Mais c’est pas comme si j’avais choisi un sujet. Je m’embarque dans cette histoire parce qu’avant tout, ça me fait marrer. Et ensuite je me rends compte qu’il y a de l’épaisseur. Mais parfois je commence des scénarios, avant de me rendre compte qu’il n’y a rien…

Mais pourquoi le choix d’une veste en daim ?

Q.D. Je pourrais essayer de construire un discours après coup, maintenant que le film est fait, après tout ce qu’on me dit. Mais non. Ça m’est venu comme ça et je fais confiance à l’inconscient. J’ai pas pris une veste par hasard, j’imagine. Mais dans ma façon d’aborder le sujet, ça m’excite plus de ne pas comprendre. Y’a plein de trucs que j’écris que je comprends sur le tournage, au montage ou même trop tard, en salle de projection. Ça me va bien. En fait, j’adore quand je ne comprends pas ce que je fais. Je fais ça comme de la peinture. Ce sont des impressions, des envies. J’ai autant envie de peindre un mec qui se fait trancher le ventre qu’un mec qui se marre. C’est une espèce de mélange de couleurs.


Est-ce la même approche quand vous faites de la musique ?

Q.D. L’approche est aussi instinctive, mais avec la musique, je suis très limité. Je sais que je ne peux provoquer qu’une émotion, toujours la même. Ma musique ne raconte rien. Il y a que moi qui le vois, mais ce film-ci touche plus de gens aussi parce qu’il y a de la très belle musique. Il y a plein de beaux morceaux et pas que ce truc flippant qui revient quinze fois. Mes films d’avant reposaient sur une musique un peu aride, sèche, répétitive et névrosée. Ici, ce moment dit slasher est accompagné d’un morceau hyper beau, qui met les gens bien, qui leur permet de rire aussi.

Est-ce une envie, tout en conservant votre style, de vous ouvrir un public plus large ?

Q.D. Moi, j’aime pas la niche. On m’a foutu dans une niche à un moment et je plaisais à une catégorie de personnes qui deviennent subitement des experts de mon cinéma. Ça m’intéresse pas en fait. Moi, j’adore parler à des gens qui lèvent la main dans une salle pour dire : ‘Je ne connaissais pas vos films et ça m’a beaucoup plu.’

Et comment joue-t-on un homme qui tombe amoureux de sa veste ? Comment s’est passée la rencontre ?

Jean Dujardin. On l’a essayée, elle était assez marrante, assez graphique, collait bien pour le film. Mais il tombe pas amoureux de sa veste. C’était un rendez-vous, tous ces petits moments dans la chambre, seul à me parler. Ça s’est bien passé parce que, justement, je me parlais à moi-même et non à une veste.

Après des films fous dans leur construction, leur narration, Le daim repose sur un scénario totalement linéaire.

Q.D. Ce réalisme cru, proche du documentaire, dans mon monde, cela devient original, puisque je ne l’ai jamais fait et que mes films ont toujours été un peu surfaits, avec une direction artistique un peu poussée, un truc qui fait qu’on sait que c’est des films. Là, c’était intéressant d’aborder un sujet à nouveau un peu tordu, mais avec une envie de réalisme et de concret. Pareil pour l’acting ou la direction générale. C’est comme ça que j’ai réussi à me surprendre.

Vous sortez d’Au Poste !, qui était ouvertement une comédie. Ici, le rire est présent mais très différent. Êtes-vous surpris des réactions dans les salles ?

Q.D. C’est écrit pour déconner. Mais le truc qui est certain, c’est que quand j’écris : ‘Il se regarde devant le miroir’ et que la ligne de dialogue, c’est ‘Style de malade’, je ne me dis pas que j’ai trouvé un truc qui va faire marrer les gens. Je sais que la situation est ridicule, que le mec se trouve beau alors qu’il est ridicule, mais je ne sais pas que ces trois mots sont cool. C’est Jean, dans l’interprétation, qui l’apporte.

Ce film ressemble aussi à un autoportrait… Physiquement, Jean Dujardin vous ressemble à l’écran, avec la barbe fournie.

Q.D. On ne s’est pas dit : ‘Tu vas me ressembler.’ Un mec qui lâche tout, on s’imagine qui se laisse un peu aller…

J.D. Moi, je crois que je lui ai fait les poches surtout. C’est un peu pute mais ça collait bien. Tu rencontres Quentin, tu lis le dialogue et tu entends sa voix. C’est d’ailleurs bien pour ça que j’arrivais pas à le bosser seul. J’avais mi un blouson devant moi, je faisais un peu le con, mais c’était nul, sans intérêt. Je me disais : ‘Quel feignasse !’ C’est Quentin la musique. Sur le plateau, plus je l’entendais parler à l’équipe, plus ça nourrissait Georges. Ce sont des vases communicants.

C’est aussi le portrait d’un cinéaste autodidacte, comme celui que vous étiez enfant quand vous tourniez des films amateur…

J.D. Ça se précise maintenant, quand on t’entend dire : ‘Je reste dans l’amateurisme pour garder ma liberté.’ Tu prends un physique de Quentin actuel, mais en revenant à l’amateur que t’étais enfant…

Q.D. Après, est-ce qu’il faut ennuyer les gens avec ça ? Il y a aussi une lecture hyper simple du film. Il y a tout ça, mais c’est inconscient. J’ai longtemps été obsédé par les films et j’étais tout seul. Mes copains avaient tous envie de faire du foot… J’arrivais à en débaucher un ou deux pour venir faire un truc dans la forêt avec une caméra… Mais eux, ça les faisait marrer un quart d’heure et puis ça les emmerdait.

Le film va vers un slasher, vers un film d’horreur tourné de façon faussement amateur…

Q.D. C’est fait comme un documentaire. Georges se retrouve à tuer quelqu’un, mais ça passe comme la scène d’avant, où il parle à son blouson. C’est une courbe qui va tout droit, ça embarque les gens. Et comme on a emmagasiné tout ce qu’il y avait avant, ces meurtres ne sont pas vécus comme des trucs atroces. On nous fait le parallèle avec C’est arrivé près de chez vous, assez juste pour le côté film choc. Sauf que dans C’est arrivé, la violence faisait mal. A 18 ans, je faisais pas le malin devant le film. J’aimais bien me marrer quand Benoît faisait le con, mais quand ça butait, ça violait, c’était chaud. Quand il enterrait des mecs dans le ciment, ça faisait crado. Le parallèle s’arrête au mélange des genres. Ici, on sait que c’est du cinéma, on sait que c’est pour de faux, pour de rire. Du coup, il y a une connivence avec le spectateur qui est géniale, je trouve.