"Bacurau", un western brésilien furieux et grandiose

En cinémascope, le décor est soufflant, panoramique. Il faut des jumelles pour voir le problème. Le barrage est fermé, l’eau n’arrive plus à Bacurau, un village perdu dans l’immensité du Sertao dans le Nordeste brésilien.

Un camion-citerne s’y rend avec une passagère venue assister aux funérailles de sa grand-mère. Rien que pour cet enterrement, le film vaut la peine d’être vu.

L’église, la longue rue, des chevaux sauvages, beaucoup de cactus, un ciel infini et l’homme à la guitare très Délivrance : on se croirait d’autant plus dans un western, que ce village gêne un projet non identifié. Des affreux - et des affreuses - ont été engagés pour faire déguerpir les habitants. De force de préférence, ces mercenaires sont trop impatients de se servir de leur mitrailleuse dernier cri ou de leur sulfateuse vintage (style Al Capone).

On est un peu plus tard au XXIe siècle, les situations restent mais les moyens changent. Pour faire disparaître, un village de la carte ; il suffit désormais d’intervenir sur le satellite, de couper le réseau de télécom, de surveiller la situation avec un drone, avant de passer au carnage le moment venu. Toutefois, ces villageois ne sont pas nés de la dernière pluie, ils entretiennent même un petit musée pour se souvenir de leurs actes de résistance, se rappeler du courage des hommes comme des femmes. Mais vu les forces en présence, l’aide de spécialistes de la violence, comme dans Les Sept Samouraïs s’avère indispensable.

Un western en colère

Bacurau est un western déplacé dans l’espace et dans le temps. Il ne se déroule plus dans l’Ouest américain mais le Nordeste brésilien et dans un futur proche, ce qui fait tout de même de spectaculaires différences. Prenons le chef des méchants, Udo Kier. L’acteur fétiche de Lars von Trier, a ce charisme et ce calme implacable de Henry Fonda dans Il était une fois dans l’Ouest mais il se met colère quand un de ses hommes le traite de nazi. Allusion à un pays ou ceux-ci ont coulé des jours heureux.

On ne s’attendait pas du tout à voir Kleber Mendonça Filho, le très subtil réalisateur d’Aquarius, diriger un western. Et quel western, 2.0, 5G, incroyablement prémonitoire à l’heure où le président brésilien Bolsonaro veut libéraliser les armes. La charge politique du film n’échappera à personne mais, on ne peut le circonscrire à cette seule dimension.

Bacurau est même irréductible, insaisissable au point de désorienter le spectateur. Ainsi il est omniprésent sur la ligne du temps. Il plonge dans le passé, dans les racines du peuple brésilien, matriarcales notamment, bien visibles lors de l’enterrement. Il est en prise avec l’actualité politique de son pays alors qu’il était en tournage bien avant l’élection d’un président d’extrême-droite. Il pointe un des dangers du futur. Une personne, un bâtiment, un village ; tout ce qui dérange pourra être éliminé par l’individu qui aura le pouvoir d’opérer quelques clics.

Terrifiant, comme ce film qui passe sans prévenir d’un genre à l’autre, du western à la chronique sociale, du thriller politique au slasher.

Un film furieux, en colère, en résistance, hors norme. Ils se sont d’ailleurs mis à deux pour le réaliser, Kleber Mendonça Filho et son chef déco Juliano Dornelles avec tout l’enthousiasme de leurs acteurs emmenés par Sonia Braga et Udo Kier.

Bacurau Western futuriste De Kleber Mendonça Filho, Juliano Dornelles Avec Barbara Colen, Sonia Braga, Udo Kier Durée 2h 12.

"Bacurau", un western brésilien furieux et grandiose
©Note LLB