"Roubaix, une lumière", un polar au-delà du sordide avec un Roschdy Zem lumineux

"Roubaix, une lumière", un polar au-delà du sordide avec un Roschdy Zem lumineux

Roubaix, la ville la plus pauvre de France, une veille de Noël. Au commissariat de police, pas de bûche ni de guirlande, mais une voiture en feu, un incendie dans une courée, un réveillon qui tourne à la bagarre familiale ; bref une soirée comme les autres pour le commissaire Daoud qui accueille un jeune inspecteur. Il lui confie l’incendie dans la courée.

Dès lendemain, le nouvel élément part la fleur au fusil. Les deux voisines lui balancent deux suspects, ces deux suspects en balancent deux autres, le commissaire Daoud va devoir calmer le jeu.

Pas tout de suite. Pour l’instant, il cherche une fille de 17 ans qui a disparu. Pas toutes sirènes hurlantes, mais en utilisant ses connaissances ; il a grandi à Roubaix, il connaît tout le monde. Ou presque. Voilà qu’une équipe amène une gamine en état de choc, elle a été agressée et violée dans une station de métro. Très calme, Daoud la rassure, lui promet de retrouver le coupable. Le propriétaire de la voiture en feu est dans son bureau, il veut porter plainte contre les Arabes qui ont fait le coup. Daoud l’invite à lui raconter les événements, dans les détails, tous les détails. Le diable aime s’y cacher et les menteurs s’y prennent les pieds.

L’autre Desplechin

On est à Roubaix, certes mais pas dans un film de Desplechin, pas chez les bourgeois dans un hôtel de maître ou une grosse villa. Le réalisateur de Conte de Noël part à la découverte de la face cachée de sa ville, entreprend une sorte de documentaire au départ du commissariat, son camp de base. Avec son guide, le commissaire Daoud, il esquisse une fresque tragicomique quand une affaire, parmi les autres, prend soudain du relief : le meurtre d’une vieille dame dans la maison incendiée de la courée.

Deux jeunes femmes sont emmenées au poste pour être interrogées au sujet de la mort de leur voisine, assassinée pour favoriser le vol, comme on dit dans les PV ; en l’occurrence le vol d’une télé, de produits d’entretien et de boîtes d’aliments pour chien.

Le film se métamorphose alors, pour se concentrer sur l’interrogatoire par Daoud de ces deux paumées, toxicomanes et lesbiennes.

Pour les amateurs de Desplechin, le moment est limite traumatisant. Où est passé l’auteur dont ils affectionnent le romanesque, les sentiments exacerbés, la complexité introspective et les jeunes femmes en fleurs ? Liquéfié, évaporé, loin de ce réel sordide, très loin de ces créatures qui semblent avoir le double de leur âge tant la vie les a déjà abîmées. Serait-il ce jeune inspecteur inexpérimenté qui lit Levinas ? S’il fallait le relier à l’un de ses neuf films précédents, ce serait Jimmy P, le seul qui ne passe pas par Roubaix.

L’autre polar

Pour les amateurs de polar aussi, le film est désarçonnant. Il n’y a pas de suspense, pas de jeu du chat et de la souris. D’ailleurs, Daoud possède un don, il reconnaît un coupable au premier coup d’œil. C’est pratique dans son métier mais c’est désastreux voire ballot en termes d’intensité dramatique. Et pourtant, on est captivé par cet interrogatoire qui se transforme en confession. Daoud n’arrache pas des aveux. Avec beaucoup de douceur, il cherche l’humanité enfouie chez les auteurs de cet acte inhumain. Il aide, l’une et l’autre, à se libérer même si cela doit les conduire pour longtemps en prison.

C’est un moment de cinéma assez saisissant, on dit bien un moment de cinéma car ce sont des acteurs se livrant chacun à ce qu’il faut bien appeler une performance, malgré la connotation péjorative. C’est vrai que cela relève de l’exploit pour la James Bond Girl, Léa Seydoux, d’être crédible dans cet emploi. Un peu moins chez Sara Forestier qui a multiplié une large gamme de profils depuis L’Esquive.

Mais "performance" est un mot qui ne sied pas du tout à l’interprétation de Roschdy Zem. La lumière de Roubaix, c’est lui. Il est une sorte de lampe de poche qui éclaire l’âme humaine, comme Maigret aimait renifler l’intérieur des suspects. Simenon, on y pense sans arrêt, dans cette façon de regarder la réalité sans faire du style, de chercher l’humanité qu’il ne faut pas confondre avec des circonstances atténuantes. Il est formidable Roschdy Zem, exceptionnel, son plus grand rôle intérieur.

Roubaix, une lumière Polar réaliste De Arnaud Desplechin Scénario Arnaud Desplechin, Léa Mysius Avec Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier, Antoine Reinartz Durée 1h 59

"Roubaix, une lumière", un polar au-delà du sordide avec un Roschdy Zem lumineux
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