Avec son sens de l’humour et avec délectation, Corneliu Porumboiu propose, avec "Les Siffleurs", un film noir à la roumaine

Avec son sens de l’humour et avec délectation, Corneliu Porumboiu propose, avec "Les Siffleurs", un film noir à la roumaine

Elle est très belle, elle porte une robe rouge et elle s’appelle Gilda. On a compris que pour Cristi, ce policier roumain, au crâne dégarni et à l’imperméable mastic, cette femme sera fatale.

Elle est la petite amie - pas loin du mètre 80, tout de même - du jeune patron d’une usine de matelas suspecté par la police de blanchir l’argent de la drogue. Chargé de l’enquête, Cristi est rapidement soupçonné de corruption et surveillé par sa supérieure hiérarchique. Caméras et micros sont discrètement installés dans son appartement, ce dont il est parfaitement conscient et il ajuste ses dires et son comportement en conséquence.

Que fait-il à La Gomera, cette île des Canaries ? Officiellement, il est en vacances. En réalité, il suit un stage intensif de silbo, une langue sifflée, qui doit lui permettre de communiquer comme un oiseau avec Gilda dans la réalisation du plan d’évasion très élaboré de l’homme aux matelas bien garnis.

Voilà pour le pitch à la fois clair, son ressort dramatique est basique, mais néanmoins original et ironique, un mode de communication ancestral permettant de neutraliser les technologies de surveillance les plus sophistiquées. Pourtant, à coups de flash-back entre Bucarest et La Gomera, le récit ne cesse de s’embrumer, de s’obscurcir, d’éloigner le spectateur des péripéties pour l’emmener sur un autre terrain, l’initier au mode de pensée roumain dont la corruption est la valeur cardinale. Le meilleur des individus étant le plus corrompu. Voilà 20 ans que le jeune cinéma roumain dénonce la corruption comme le fléau national, Corneliu Porumboiu en fait l’éloge avec humour et volupté.

Pour le plaisir des cinéphiles

Les cinéphiles n’ont pas oublié le réalisateur de 12:08 à l’est de Bucarest, la Caméra d’or qui, en 2006, révélait un jeune auteur qui s’amusait jusqu’à l’absurde des comportements révolutionnaires de ses concitoyens lors de la chute de Caeusescu. Le film se terminait sur une phrase prémonitoire : "Profitez de la neige aujourd’hui, demain, ce sera de la boue".

D’ailleurs, Les Siffleurs s’adresse aux cinéphiles. Gilda, son héroïne, est incarnée par Catrinel Marlon qui relève le gant et tient la comparaison avec Rita Hayworth, tant la caméra la vénère. C’est aussi un récit à ce point labyrinthique qu’on finit par ne plus rien comprendre comme dans The Big Sleep. Corneliu Porumboiu joue à citer classiques Noir des années 40-50 et aussi Hitchcock. Il propose sa version de la douche et déplace dans les Gardens by the Bay de Singapour, le final symphonique de L’Homme qui en savait trop.

Et pendant que Cristi, sorte de Keaton roumain, s’en va donc régulièrement siffler à la fenêtre, mais aussi sur la colline ; on savoure l’humour en embuscade de Porumboiu, ses références cinématographiques ludiques, son emploi atypique de la musique. Cela commence rock avec Iggy Pop pour se terminer classiquement kitsch, façon concert du Nouvel an.

En filigranes, Corneliu Porumboiu aura consacré un film plaisant à la condition du corrompu, condamné à ne pas vivre sa vie, mais à la jouer. Tout bénef pour les acteurs qui peuvent déployer l’étendue de leur double jeu.

Les Siffleurs / La Gomera Thriller ironique De Corneliu Porumboiu Scénario Corneliu Porumboiu Avec Vlad Ivanov, Catrinel Marlon Durée 1h38.

Avec son sens de l’humour et avec délectation, Corneliu Porumboiu propose, avec "Les Siffleurs", un film noir à la roumaine
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