“Natural Light” : la lumière au cœur des ténèbres

La compétition du 71e Festival du film de Berlin révèle un nouveau talent hongrois. Dénes Nagy signe un premier long métrage aux accents herzogiens, qui contourne les poncifs du film de guerre pour une méditation sans voyeurisme sur l'humanité au milieu de l'horreur.

“Natural Light” : la lumière au cœur des ténèbres
©Tamas Dobos
Alain Lorfèvre

C’est un bout de l’histoire oubliée d’une armée fantôme : celle des cent mille soldats hongrois auxiliaires de la Wehrmacht sur le front de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale. Des hommes de tous âges, parfois réservistes âgés, comme le sous-lieutenant István Semetka (Ferenc Szabó).

Ce n’est ni une grande histoire ni une histoire de hauts faits. Rien de très spectaculaire, hors quelques paysages sous la brume ou la neige (avec la Lettonie comme avatar de l’Ukraine) – voir l’ouverture atmosphérique aux échos herzogiens.

Résumer la guerre

Après avoir fait main basse sur le gibier de deux chasseurs, Semetka et son unité investissent un village de paysans. Ils traquent les partisans, qui leur ont échappé de peu. Économie des gestes, lassitude des corps, pauvreté des âmes : la misère du soldat de l’ombre côtoie celle des oubliés de la terre. Ou comment résumer une guerre d’attrition loin des cartes d’état-major ou des mythes patriotiques en quelques plans.

Semetka, qui est aussi le photographe de sa compagnie, cherche à garder sa dignité d’être humain et de soldat tout en obéissant aux ordres. Peut-être reconnaît-il les siens parmi les femmes, les enfants et les vieillards du village, qu’il épargne comme il peut. Ou bien pressent-il que, demain, lui et sa famille seront à leur place ?

Quand survient l’inévitable embuscade, la réalité de la guerre le rattrape ainsi que ce village qui est, un peu, devenu le sien par procuration.

Une beauté paradoxale

Entre 1941 et 1945, l’humanité a abandonné ces territoires pris dans l’étau d’une épuration ethnique et idéologique sans précédent. Le réalisateur nous épargne et s’épargne l’indicible. Il laisse les exactions, les abus hors champ. Le voyeurisme n’ajouterait rien à ce que l’on ne connaît que trop bien.

Semetka ne peut même pas se risquer à devenir un sauveur. Son humanité retenue passe dans son regard. Tout au plus ose-t-il le détourner si cela lui permet de contourner son "devoir".

La beauté paradoxale de Natural Light, premier long métrage de Dénes Nagy, réside aussi dans son vrai regard de cinéaste. Il compose ses plans comme un peintre classique, avec l’aide de son directeur de la photographie Tamás Dobos.

Tout en évitant l’esthétisme qui serait déplacé, ils cherchent la lumière au cœur des ténèbres, au propre et au figuré. Scrutent les visages, s’arrêtent sur des mains sales, une chaussure trouée, l’œil d’un cheval, un mur calciné pour suggérer tout un contexte, un état d’âme, une émotion.

Celle-ci passe à travers le visage de Ferenc Szabó, interprète principal dont l'intensité n'a d'égale qu'une sobriété de rigueur. Lorsque Semetka résiste à la tentation du pire, un timide rayon de soleil éclaire l’arrière-plan. Tel un héros tragique de western, c’est un soleil couchant qui accompagnera son départ d’homme sain à l’honneur sauf.

Natural Light Drame de guerre De Dénes Nagy. Scénario : Dénes Nagy (d’après le roman Természetes fény de Pál Závada) Photographie Tamás Dobos. Avec Ferenc Szabó, Tamás Garbacz, László Bajkó, Gyula Franczia, Ernő Stuhl, Gyula Szilágyi, Mareks Lapeskis,… Durée 1h43

“Natural Light” : la lumière au cœur des ténèbres
©LLB

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