“Fabian” : les clichés de la République de Weimar

Adaptation ampoulée d’un roman majeur d’Erich Kästner, peinture du Berlin d’avant-guerre.

“Fabian” : les clichés de la République de Weimar
©Lupa Films
Alain Lorfèvre

Pas de compétition du Festival de Berlin sans une production revenant sur l’histoire tourmentée de la capitale allemande. Y pointe toujours, bon an mal an, l’ombre d’une chemise brune ou d’un terroriste de l’extrême-gauche, fût-ce en relecture contemporaine, comme l’an dernier avec la nouvelle adaptation de Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin.

Le chant du cygne de la République de Weimar

Pas d’exception cette année avec l’adaptation de Fabian, Der Gang vor die Hunde (en français Fabian, La promenade vers les chiens), roman majeur d’Erich Kästner. Ce récit capte le chant du cygne de la République de Weimar, alors que le pas de l’oie des nazis se dirige inexorablement vers le pouvoir.

Jakob Fabian, écrivain plus ou moins velléitaire, chômeur et hédoniste, y danse au bord du volcan, en compagnie de son ami Labude, fils nanti et activiste communiste, et de Cornellia une jeune juriste prête à tout pour devenir actrice (les studios berlinois de Babelsberg n’ont, à l’époque, rien à envier à Hollywood).

Le cinéma allemand des vingt dernières années se débat encore avec ce passé. Mais ne parvient que très rarement à le transcender, à la hauteur de ses sources littéraires ou de ses modèles cinématographiques. Question de moyens ou d’inspiration. Les deux font un peu défaut à Dominik Graf, poids lourds du cinéma allemand, qui a les défauts de ses qualités : un pragmatisme forgé dans l’économie de la télévision, une rigueur formelle dont la froideur sied mal à la frénésie hédoniste du sujet de Fabian et à la peinture de l’époque des avant-gardes.

Expédients

Non qu’il ne cherche pas des expédients. Comme son ouverture : un travelling dans la station de métro d’Heidelberger Platz au milieu de la foule contemporaine, qui sort à la lumière du jour dans celui de 1931. Ce lien souterrain entre présent et passé se voudrait intention de lecture du film. Écho étrange répété timidement et de manière incongrue avec un gros plan sur des Stolpersteine, ces pavés de laitons à la mémoire des Juifs déportés et assassinés par les nazis.

Peinture d’une société au bord de la rupture, gangrené par les extrêmes, les mensonges et le déclassement social de toute une génération (écrivain, Fabian se découvre non essentiel à la société) Fabian n’est pas sans échos contemporains. Mais comparaison n’est pas inspiration en l’espèce.

D’un matériau littéraire dense et riche, le réalisateur, coauteur du scénario, accouche d’un film peu rythmé, parfois laborieux, qui ne rend pas justice à l’ironie de son personnage principal que tente de transmettre une pesante voix off.

Stéréotypes

Graf tente bien quelques effets, mais ne convertit jamais l’essai en un tout cohérent. Comme lorsqu’il insère un montage rapide d’images d’archives pour refléter la vie nocturne du Berlin de Weimar : non seulement il sort le spectateur d’un récit qui vient à peine de commencer. Mais le classicisme de sa propre mise en scène rompt avec cette frénésie à chaque fois qu’il répète l’effet.

Dominik Graf répète des stéréotypes devenus caricatures à force d’avoir été exhibés sur la décadence de la République de Weimar : débauche, libertins, chômeurs et gueules cassées…

Le réalisateur reste à la surface de l’hédonisme sans parvenir à communiquer réellement le spleen suicidaire qu’elle cachait – un comble, dès lors qu’un des protagonistes du roman de Kästner en est justement l’incarnation.

Reste pour porter le film et incarner son esprit, Tom Schilling, à l’économie de bon aloi. Du Berlin gentrifié de Oh Boy ! à celui divisé de la reconstruction dans Werke Onhe Autor à celui-ci, l’acteur n’en finit d’arpenter sa ville natale, témoin à rebours d’une histoire tourmentée, mais aussi, parfois, malmenée à l’écran.

Fabian Drame historique De Dominik Graf Scénario Constantin Lieb et Dominik Graf Avec Tom Schilling, Albrecht Schuch, Saskia Rosendhal,… Durée 2h56

“Fabian” : les clichés de la République de Weimar
©LLB



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