"Les deux Alfred": les temps modernes

Les frères Podalydès poursuivent leur observation ironique de la modernité à l’heure de la start-up nation.

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Après la parenthèse Bécassine (2018), les frères Podalydès (Bruno réalise, Denis coécrit et les deux interprètent) reviennent à leur observation de la modernité dérégulée. Les 2 Alfred prolonge une veine entamée avec le centre commercial de Bancs publics - (Versailles Rive-Droite) (2009) ou les pompes funèbres new age à l’heure du marketing d’Adieu Berthe (2012).

Place cette fois à la start-up nation macronienne, avec ses entreprises high-tech, ses geeks, sa novlangue, ses drones et son ubérisation appli-quée.

Alexandre (Denis Podalydès) est un (jeune) père de famille quinqua, dont le couple avec une sous-marinière prend l’eau. Livré à lui-même, sans emploi, il peine à se reconvertir. Mais Alex décroche par miracle, grâce à son ancrage dans le tissu local, un job de consulting process à The Box, start-up de reacting process (comme lui, feignez de savoir ce que c’est).

Autoentrepreneur et manifestant à l’heure

Sur le chemin de son embauche, Alex fait la connaissance d’Arcimboldo (Bruno Podalydès) qui est déjà, lui, à l’étape suivante : il est "entrepreneur de lui-même" : chauffeur de taxi de jour, vigile de nuit, gardien d’enfants, de seniors et, même, ramasseur de drones, manifestant à la pige (15 € de l’heure)… Arcimboldo jongle avec les apps du travail numérisé, délocalisé, dérégulé.

Les deux font bientôt la paire et, même, la solidarité retrouvée. Arcimboldo, en rupture de logement, se révélant un père au pair idéal pour celui qui bosse dans une boîte dont le mot d’ordre est no child : des enfants, pourquoi faire quand tout est fait pour infantiliser ses employés ?

Le duo devient trio quand Séverine (Sandrine Kiberlain), supérieure d’Alexandre et "killeuse" bossy, révèle ses propres limites technologiques.

"La lutte c’est classe" comme le proclame un des sweat-shirts que doit arborer Arcimboldo dans une manif. Ce ne serait qu’un film à thèse déjà un peu rétro : pré-Covid et sans gilets jaune à l’horizon, le télétravail y est en prémisse. Il y a même une boum en distanciel.

Théâtre de l’absurde

C’est, surtout, un film aux dialogues (et slogans) ciselés sur le papier, déclamés avec naturel et légèreté, émaillés de silences calibrés pour faire mouche.

Film d’interprètes, ensuite, où le plaisir de jouer est manifeste. Sandrine Kiberlain module son personnage de business bitch cynique qui cache son jeu et ses fêlures. Le théâtre de l’absurde qu’est The Box est dominé par Yann Frisch, révélation du film (et, pour les Belges, avatar amusant de GLB).

Entre étude de caractère et comique de situation, le film adopte une forme, tantôt ironique, tantôt poétique. Bruno Podalydès met en scène avec une jubilation communicative la grande illusion ubu-érisée. Cette récréation s’inscrit dans la lignée du Playtime de Tati (déjà prégnant dans Bancs publics) et Des malheurs d’Alfred de Pierre Richard, référence assumée jusqu’au clin d’œil du titre.

Les Deux Alfred Satire sociale De Bruno Podalydès Scénario Bruno et Denis Podalydès Avec Bruno Podalydès, Denis Podalydès, Sandrine Kiberlain, Yann Frisch… Durée 1h32.

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© D.R.