"Gagarine": un premier film en apesanteur sur la banlieue. Bluffant !

Une évocation, poétique et juste, de la destruction de la Cité Gagarine. Bluffant !

"Gagarine": un premier film en apesanteur sur la banlieue. Bluffant !
©D.R.

Youri, 16 ans (Alseni Batheli), vit seul dans un appartement à Gagarine, cité d’Ivry-sur-Seine accolée aux rails du RER en banlieue parisienne. Son rêve ? Devenir cosmonaute, comme le héros soviétique qui a inauguré la cité qui porte son nom en 1963, symbole de la Ceinture rouge qui entourait autrefois la capitale française.

Mais, délabrée, truffée d’amiante, Gagarine est condamnée à la destruction. Et ce ne sont pas les efforts de Youri et de ses copains - le Rebeu Houssam (Jamil McCraven) et la Rom Diana (Lyna Khoudri) - pour rafistoler le bâtiment qui changeront quoi que ce soit. Alors que tout le monde fuit la cité, l’adolescent décide de rester, se construisant sa propre station spatiale dans l’immeuble vide en voie de destruction.

Sélection officielle à Cannes 2020

En 2019, Ladj Ly impressionnait La Croisette avec son film coup de poing sur la banlieue : Les Misérables , qui décrochera le prix du jury (avant d’empocher le César du meilleur film). En 2020, Gagarine aurait pu avoir le même impact cette année. Annulation du festival oblige, le film a malheureusement dû se contenter du label "Cannes 2020" et sort seulement sur nos écrans.

En 2015, les Français Fanny Liatard et Jérémy Trouilh signaient leur premier court métrage Gagarine. Ils reprennent cette même histoire pour accoucher d’un premier long métrage porté par la grâce.

Les deux cinéastes, qui se sont rencontrés à Sciences Po dans les années 2000, prennent le contrepied complet du regard sur la banlieue auquel nous a habitués le cinéma français depuis La Haine de Mathieu Kassovitz, ressorti en salles en version restaurée en octobre dernier, un quart de siècle après avoir marqué les esprits. Comme leur aîné, Liatard et Trouilh n’ont pas eux-mêmes vécu la vie en cité HLM. Ils connaissent néanmoins très bien la banlieue, qu’ils choisissent de filmer dans ce qu’elle peut avoir de plus beau, montrant, malgré la promiscuité, la misère, la saleté, les problèmes de drogues, une autre réalité : celle du vivre ensemble.

On pourra évidemment taxer les cinéastes de doux rêveurs détournant les yeux du communautarisme grandissant, mais ce n’est pas leur propos. Ils assument au contraire totalement l’utopie, la fable. D’autant que leur scénario, ils l’ont écrit en collaboration avec des femmes, des hommes, des enfants qui aimaient profondément "leur" Gagarine.

Conte en apesanteur

Pour décrire le déchirement de leur héros - un gamin aux rêves trop grands, abandonné par sa mère -, les cinéastes choisissent la métaphore spatiale, jusqu’à assumer le réalisme magique. Gagarine sera donc le récit d’une mission, celle d’un cosmonaute improbable. La mise en scène de Liatard et Trouilh use d’ailleurs sans cesse de ces parallèles avec l’espace. Truffant leur film d’images d’archives, ils enregistrent littéralement la fin d’un monde, de ce passé communiste de la banlieue parisienne qui a voulu croire, jusqu’au bout, à la possibilité de vivre ensemble. Une utopie disparue en même temps que la Cité Gagarine, détruite en 2019 au moment du tournage.

Gagarine Drame poétique De Fanny Liatard & Jérémy Trouilh Scénario F.Liatard, J.Trouilh & Marielle Alluchon Photographie Victor Seguin Musique Sacha & Evgueni Galperine, Amine Bouhafa Avec Alseni Batheli, Lyna Khoudri, Finnegan Oldfield, Jamil McCraven, Denis Lavant… Durée 1h35.

"Gagarine": un premier film en apesanteur sur la banlieue. Bluffant !
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