Viggo Mortensen : "Pour ce film, je suis réalisateur, scénariste, acteur, compositeur. Mais je travaille gratuitement"

Viggo Mortensen : "Pour ce film, je suis réalisateur, scénariste, acteur, compositeur. Mais je travaille gratuitement"
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En octobre dernier, Viggo Mortensen avait fait le déplacement au Festival de Gand pour venir y présenter au public belge son premier film en tant que réalisateur, Falling, choisi par Thierry Frémaux dans la sélection officielle virtuelle de Cannes 2020. À la veille de son 62e anniversaire, l’acteur paraît marqué, fatigué, mais toujours aussi posé et affable pour évoquer ce projet inspiré par sa relation avec ses propres parents.

"Je voulais raconter une histoire de famille et explorer les difficultés de communiquer, la subjectivité des perceptions et surtout de la mémoire. On aime penser qu’il y a des faits sur lesquels on peut se reposer, qui définissent qui nous sommes et la façon dont on interagit avec les autres au présent. Mais en réalité, le passé tel qu’on s’en souvient n’est pas exactement le passé pour une autre personne. Inconsciemment, on essaye toujours, d’une façon ou d’une autre, de contrôler le passé pour être en sécurité émotionnelle dans le présent. Je voulais vraiment explorer ces choses mais, ce faisant, j’ai créé une histoire suffisamment intéressante pour être vue comme un miroir de notre société en général", explique Viggo Mortensen, se félicitant des bons chiffres réalisés en Espagne lors de la sortie de son film à l’automne.

Dans la relation qui unit le personnage de Viggo Mortensen à son père Willis, le cinéaste revient sans cesse à un souvenir d’enfance fort : une séance de chasse avec son père lors de laquelle il a tué son premier canard. "Cette séquence du souvenir est complexe. Cela débute clairement comme un souvenir de Willis et puis cela évolue. Quand on cuisine le canard, on comprend que c’est plus le souvenir du fils avec sa mère. Le mémoire n’est pas un seul point de vue, parfois les lignes s’entremêlent. La plupart des événements du film sont inventés, mais la base, ce sont des souvenirs de mon enfance, mon adolescence, surtout des sentiments sur la dynamique entre mes parents. La séquence du canard est l’une des seules choses qui vient vraiment de ma mémoire. Le paysage était différent ; ce n’était pas dans le nord-est américain, mais l’Argentine. Mais c’était aussi pendant l’hiver ; j’avais aussi 4 ans et j’ai vraiment pris mon bain et été au lit avec le canard…", confie l’acteur, qui préfère aujourd’hui la pêche à la chasse.

Un film miroir des questions sociétales

Falling aborde notamment la question de l’homophobie, au centre de la relation tendue entre le père et le fils. Une façon de casser son image ultra-virile d’Aragorn dans Le Seigneur des anneaux pour Mortensen. "Je l’ai écrit car cela me semblait juste dans l’histoire, avant même de savoir que je jouerais le rôle. J’ai essayé, simplement pour voir si ça fonctionnait. Et ce que j’ai découvert, c’est que, sans avoir besoin de flash-back sur son coming out, cela ajoutait un niveau de tension dans le conflit irrésolu entre le père et le fils. Après avoir essayé cela, il a fallu que je réfléchisse à sa famille… La seule entre les modèles familiaux du père et du fils, c’est que dans celle de John, il y a du respect mutuel, chacun peut exprimer et on montre son affection. L’idée n’était pas de faire une famille extraordinaire, mais une famille normale, presque ennuyeusement conventionnelle. Dans le modèle de la famille de Willis, il est le patriarche qui contrôle tout, qui ne s’excuse pas ; chacun doit s’adapter à lui."

Mortensen fait tout pour ne pas devenir comme le vieux grincheux campé à l’écran par un formidable Lance Henriksen. "J’essaye d’en être le plus éloigné ! Mais ça arrive de se dire qu’on vient de faire une chose telle que son grand-père l’aurait faite… Parfois, on ne s’en rend pas compte ; il faut que quelqu’un vous le rappelle… Physiquement, il faut faire de l’exercice, des étirements quand votre corps commence à vieillir. Mentalement, c’est la même chose. Si vous restez ouverts à de nouvelles façons de faire des films, de nouveaux sujets de discussion… Les choses évoluent constamment. Je suis curieux de nature et j’essaye de garder mon esprit flexible", sourit la star, dont la carrière se déroulera à terme plutôt derrière la caméra.

Vers la réalisation

"J’ai écrit un scénario durant le confinement. Je jouerai encore dans quelques films, je pense. Parce que je dois aussi gagner ma vie. Les gens se disent que je suis riche parce que j’ai joué dans Le Seigneur des anneaux, mais c’était il y 20 ans et personne ne savait que ce serait un succès ; les acteurs n’ont pas été surpayés. Alors oui, ce film m’a beaucoup aidé, cela m’a maintenu à flot à certaines périodes. Mais Green Book , c’était il y a trois ans, le précédent, Captain Fantastic , trois ans auparavant… Je n’ai pas tant travaillé que ça et certains de mes films n’ont pas rapporté d’argent. Certains comme Jauja (de l’Argentin Lisandro Alonso en 2014, NdlR), dans lequel j’avais investi comme producteur, en ont même perdu. J’espère continuer à tourner, parce qu’un acteur doit payer les factures. Sur Falling, je suis réalisateur, scénariste, acteur, compositeur. Mais je travaille gratuitement : chaque centime a été mis dans le film car on en avait besoin", avoue Mortensen.

Apprendre à ralentir

Le cinéaste est ravi que son film puisse sortir sur grand écran et n’ait pas été sacrifié sur l’autel des plateformes durant le premier confinement. "La qualité du son, de l’image, la façon dont on se plonge dans le noir, même par rapport aux meilleures conditions de visionnage chez soi, il n’y a rien de comparable. Et je crois qu’il y aura toujours une faim pour cela. La pandémie va sans doute réduire le nombre de cinémas ; ce sera donc de plus en plus difficile pour le cinéma indépendant de trouver sa place. Mais il y aura toujours un espace pour ça. En tout cas, je suis heureux que tous les territoires où le film a été vendu, sauf aux États-Unis pour l’instant, ce sera une sortie en salles. C’est idéal pour ce film, car on a travaillé dur sur le son, la lumière, le mixage…"

Sur l’expérience du confinement, Viggo Mortensen a des sentiments partagés. Être retenu en sélection officielle cannoise en 2020 était évidemment un grand honneur pour son premier film, mais le festival a été annulé… Ce qui l’a privé de la réaction des spectateurs, pour comprendre ce qui fonctionnait ou ne fonctionnait pas dans son film. "Plus personnellement, le confinement et la pandémie m’ont constamment rappelé combien j’avais de la chance d’avoir un toit sur la tête, de la nourriture et d’être jusqu’ici en bonne santé, ma famille aussi, se réjouit Mortensen. C’était également l’occasion de reprendre contact avec de la famille ou des amis à qui je n’avais pas parlé depuis longtemps, car le rythme de vie ralentissait. C’était de longues journées. Je me levais, faisais un peu d’exercice, puis j’écrivais. J’ai fini des livres que j’avais commencés. J’ai regardé des films. J’ai fait ces choses qu’on veut faire mais qu’en général on n’a pas le temps de faire, car on est trop occupé. L’après-midi ou en soirée, je me connectais avec des gens au Danemark, en Argentine ou aux États-Unis… Le temps ralentissait. Je pouvais regarder par la fenêtre pas juste une seconde, mais regarder la pluie, la neige… J’ai aimé tout cela. Je crois que la vie devrait plus ralentir, cela permet d’être plus attentif aux choses."