"In The Mood for Love": et la magie renaît…

Vingt ans plus tard, le chef-d’œuvre impressionniste de Wong Kar-wai ressort en version restaurée.

Hong Kong 1962. Mme Chan et Mr Chow emménagent le même jour dans deux appartements voisins. Le hasard veut qu’ils soient tous les deux très seuls, car leurs conjoints travaillent tard et voyagent fréquemment vers le Japon. Au fil des absences de leurs époux respectifs, le jeune homme et la jeune femme se croisent et se reconnaissent dans les commerces et les restaurants du quartier. Malgré leur timidité et leur discrétion, ils finissent par engager la conversation et sympathisent. Au fil du temps et du surgissement de détails infimes et en apparence anodins, le doute s’immisce en eux : serait-il possible que leurs conjoints respectifs leur soient infidèles ?

Musique, décors et costumes mettent les sens en éveil

Réalisé il y a 20 ans au fil d’un tournage épique au parfum de fin du monde - lors de la rétrocession de Hong Kong à la Chine, en 1997 -, In The Mood for love est un film iconique, impressionniste, qui magnifie à la fois la lumière, les couleurs, les silhouettes et les lignes de fuite dans une ville fantasmagorique. Un film tout entier dédié à l’effleurement et au rapprochement de deux âmes, de deux êtres en déshérence, métaphore ultime des premiers parfums et premiers signes d’une romance. Une inégalable mélancolie et une beauté à couper le souffle font de ce récit une expérience proprement sensorielle à la bande-son inoubliable…

Deux chansons du crooner Nat King Cole rythment les déplacements de Mme Chan et Mr Chow en plus des envolées de cordes qui font de la bande-son de In The Mood for Love l’un des thèmes les plus connus du 7e art. Celui qui rythme les allées et venues languissantes des deux voisins esseulés dans les couloirs de l’immeuble exigu où ils cohabitent ainsi que dans les rues avoisinantes.

L’audace de Wong Kar-wai réside dans ses choix esthétiques : ne jamais filmer de face les amants volages seulement les époux délaissés et opter pour des cadrages extrêmement singuliers, morcelés ou en miroir… Le cinéaste se joue de l’étroitesse des appartements hong-kongais pour symboliser l’évitement, le quotidien en morceaux, les existences brisées, les choses qu’on cache (y compris à soi-même), celles qu’on épie… Un art consommé de la représentation évanescente et du récit…

Le formidable travail des directeurs de la photographie, Christopher Doyle et Mark Lee Ping Bin, souligne avec brio l’étoffe de ce récit empli de mélancolie qui rend hommage aux ombres d’une ville en perdition et d’un passé qui s’enfuit. En magnifiant l’utilisation de la couleur (rouge, orange, vert, bleu) il traduit la passion qui consume les personnages mais qui reste sans espoir, la mélancolie qui les habite et la séparation, qui semble inéluctable…

À travers la bande-son, la lumière et les couleurs, Wong Kar-wai livre un récit qui sature nos sens, lui qui avait déjà surpris le monde entier par son incroyable inventivité visuelle et son sens de l’ironie avec Chungking Express, en 1994.

César 2001 du meilleur film étranger, le film a également vu primer au festival de Cannes son acteur masculin, Tony Leung, à la fois fébrile et touchant face à la sublime Maggie Cheung. Chef-d’œuvre du patrimoine cinématographique mondial, In The Mood a 20 ans et vient de bénéficier d’une restauration exceptionnelle en 4K grâce au soutien de The Criterion Collection et de la Cinémathèque de Bologne.

Une photographie d’un temps envolé

Il a souvent été question de donner une suite à ce film cité comme étant l’exemple de la romance ultime, mais les projets ont jusqu’ici toujours échoué. Preuve qu’il n’est pas si aisé de retoucher une toile de maître même avec des outils plus modernes et plus perfectionnés. Car ce que ce film raconte est à jamais figé dans le temps et l’espace d’un certain quartier de Hong Kong aujourd’hui disparu, comme effacé à jamais…

Quant à l’intranquillité de ses deux interprètes, pris dans le tourbillon d’une création artistique aux contours changeants et flous, elle ne pourra jamais plus être ni singée ni improvisée…

In the Mood for Love Romance ultime De Wong Kar-wai Scénario Wong Kar-wai Photographie Christopher Doyle et Mark Lee Ping Bin Avec Maggie Cheung, Tony Leung Durée 1h38.

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© D.R.