"First Cow" : Histoire d’amitié dans l’Oregon

Avec "First Cow", Kelly Reichardt pervertit subtilement les codes du western. Sublime.

Sur la Columbia River, en Oregon, passe lentement un grand navire marchand. Sur la rive, une femme se promène avec son chien dans la forêt. Soudain, celui-ci se met à fouiller la terre et met au jour un crâne humain. Sa propriétaire continue de déterrer et tombe sur deux squelettes allongés côte à côte. Le plan suivant, un jeune homme en guenilles ramasse des girolles dans un sous-bois. C’est Cookie (John Magaro), chargé de cuisiner pour une petite équipe de trappeurs partis tenter leur chance dans l’orpaillage en Oregon. Une nuit, Cookie tombe sur un Chinois complètement nu (Orion Lee), poursuivi par de méchants Russes…

Récit âpre et chaleureux

Coscénariste, réalisatrice mais aussi monteuse de First Cow, Kelly Reichardt passe sans transition du présent au passé. C’est simple, propre, net. Nous voilà donc plongés en 1820, au cœur d’un récit à la fois âpre, tant les conditions de vie des pionniers pouvaient être dures, et chaleureux. First Cow - soit la première vache introduite sur ce territoire sauvage de l’Oregon, qui aura un rôle capital dans le récit - est en effet une vraie et belle histoire d’amitié entre deux hommes de cultures différentes, mais de même condition. Deux âmes en peine qui vont se serrer les coudes pour faire face à l’adversité et survivre ensemble.

Cet accent mis sur l’humanité des personnages permet à la cinéaste américaine de pervertir les codes du western, comme elle l’avait déjà fait dans Meek’s Cutoff (La Dernière Piste) en 2012. S’il s’agissait alors de dénoncer une Amérique s’abandonnant à l’inconnu (au lendemain de deux présidences Bush), la cinéaste propose ici une lecture tout aussi politique du mythe fondateur américain, mais très différente. À la fin de la présidence Trump - le film a été dévoilé en Compétition à la Berlinale 2020 -, l’heure était en effet, semble-t-elle plaider, à un retour à des idéaux humanistes pour vivre ensemble et non plus dans une concurrence forcenée des uns envers les autres. Une tonalité qui n’est pas sans rappeler celle de Jacques Audiard dans son western The Sisters Brothers en 2018.

Western écolo en Oregon

Kelly Reichardt continue par ailleurs son exploration de son cher Oregon, qu’elle filme depuis ses débuts. Pour ce faire, elle retrouve Jonathan Raymond, l’auteur en 2004 de The Half-Life, dont est tiré First Cow, mais aussi le co-scénariste de tous ses films. Sauf son dernier en 2016, Certain Women, magnifique adaptation d’un recueil de nouvelles de Maile Meloy restée malheureusement inédite en Belgique.

Côté mise en scène, on retrouve chez Reichardt ce goût pour les scènes nocturnes (comme dans Night Moves en 2013), mais aussi cette attention aux animaux, à la nature. Une nature dure, mais qui sait pourtant se montrer généreuse (notamment en nourriture, thème qui traverse tout le film) avec ceux qui la respectent au lieu de l’exploiter. Par la présence des peuplades indiennes, pas encore décimées par le génocide et qui tentent de vivre en harmonie avec les nouveaux arrivants, il y a dans First Cow une sensation de Paradis Perdu. Renforcée par la première image, au présent, du film, montrant un monstre d’acier remontant le cours d’un fleuve perdu au milieu d’une nature quasi morte…

--> Le film est également disponible sur la plateforme MUBI, où l’on peut également revoir "Wendy et Lucy", réalisé en 2008 par Kelly Reichardt.

First Cow Western De Kelly Reichardt Scénario Kelly Reichardt et Jonathan Raymond (d’après son roman The Half-Life) Photographie Christopher Blauvelt Musique William Tyler Avec John Magaro, Orion Lee, Toby Jones… Durée 2h01

"First Cow" : Histoire d’amitié dans l’Oregon
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