"L’Homme qui a vendu sa peau": les questions soulevées sont passionnantes mais pourtant le film sonne faux

Pour son troisième film, la Tunisienne Kaouther Ben Hania s’inspire d’une œuvre vivante de Wim Delvoye.

Réfugié au Liban après avoir dû fuir Raqqa, en Syrie, Sam Ali (Yahya Mahayni) ne rêve que de retrouver sa fiancée Abeer (Dea Liane). Laquelle est poussée par sa riche famille à épouser un diplomate. Le couple s’installe à Bruxelles…

Alors qu'il se tape l'incruste à un vernissage d'expo à Beyrouth, Sam tombe sur Jeffrey Godefroi (Koen De Bouw), un artiste belge très coté, et son assistante (Monia Bellucci). Ils semblent avoir la solution à tous ses problèmes et offrent au réfugié le "tapis volant" dont il a besoin pour rejoindre l'Europe. Le jeune homme accepte de devenir le support de la nouvelle création de Jeffrey, se faisant tatouer sur le dos un visa Schengen géant. Transformé en œuvre d'art vivante, le Syrien sera prochainement exposé aux Musées des Beaux-Arts de Bruxelles… Où il espère rejoindre Abeer…

Le cynisme de l’art contemporain

Découverte avec Le Challat de Tunis en 2014 (sur un balafreur en série), revue avec le très impressionnant La Belle et la Meute en 2017 (sur le rôle de la police dans les histoires de viol en Tunisie), Kaouther Ben Hania est de retour avec un film un peu en deçà des attentes.

Sur le papier, l’idée de ce véritable pacte faustien entre un artiste méphistophélique richissime et un jeune réfugié totalement démuni est imparable. L’opposition entre les deux univers s’annonce féconde, dénonçant le cynisme à tous crins du monde de l’art contemporain, qui n’hésite pas à utiliser la misère humaine (ici la question des réfugiés) sous prétexte de la dénoncer.

L’histoire d’Ali n’est d’ailleurs pas une invention de la cinéaste tunisienne. Pour imaginer cette histoire, la jeune femme s’est en effet inspirée de "Tim", un Suisse dont le dos avait été tatoué par Wim Delvoye en 2006 et qui s’expose régulièrement. Tim a d’ailleurs été vendu en 2008 à un collectionneur privé…

Manque de justesse

Les questions soulevées par L'Homme qui a vendu sa peau sont passionnantes. Pourtant, le film sonne toujours un peu faux, notamment dans la description du milieu de l'art contemporain. Sorte de Jeff Koons maléfique, Jeffrey Godefroi est censé être l'artiste le plus puissant au monde, mais ses expos semblent franchement "cheap"… Et avec son mascara sous les yeux, le Flamand Koon De Bouw ne fait pas dans la dentelle pour incarner ce créateur démiurge. Pas plus que Monica Bellucci ou l'acteur syrien Yahya Mahayni (pourtant récompensé à Venise, où le film était montré en Orizzonti). Au casting, seule la Française d'origine syrienne Dea Liane sort son épingle du jeu dans son premier rôle au cinéma.

Très écrite, l'histoire d'amour qui donne au héros sa motivation paraît, elle aussi, un peu facile. À l'image de la réflexion sur le rapport de l'Europe aux migrants, où Kaouther Ben Hania se sent obligée de tout souligner platement. Face au choc que constituait La Belle et la Meute, la déception est de mise.

L'Homme qui a vendu sa peau / The Man Who Sold His Skin Drame cynique Scénario & réalisation Kaouther Ben Hania Photographie Christopher Aoun Musique Amine Bouhafa Avec Yahya Mahayni, Dea Liane, Monica Bellucci, Koen De Bouw… Durée 1h30.

"L’Homme qui a vendu sa peau": les questions soulevées sont passionnantes mais pourtant le film sonne faux
©D.R.