"Passion simple": Baise-moi ? Pas si simple

Danielle Arbid adapte le récit biographique d’Annie Ernaux. Depuis sa parution en 1992, pas mal d’eau féministe a coulé. Pari risqué mais courageux.

En janvier 1992, la romancière Annie Ernaux créait une surprise, et un choc, en publiant un petit livre, courageux, fort, et beau : Passion simple. Pour en évoquer l'adaptation par Danielle Arbid, citons Ernaux : "À partir du mois de septembre l'année dernière, je n'ai plus rien fait d'autre qu'attendre un homme : qu'il me téléphone et qu'il vienne chez moi."

"Ma seule réalité, c'est l'homme éphémère, qui n'a rien à m'apporter d'autre que des rêves et des fantasmes, du désir, de la tendresse s'il le peut." Pourtant elle se désole aussi d'"avoir perdu autant de temps […] pour un homme qui ne voit en moi qu'un cul et un écrivain connu." La sécheresse et la crudité du constat, cette manière, non pas de "raconter une liaison" mais d'accumuler "les signes d'une passion" avaient déplu ou enthousiasmé.

Elle a quarante-huit ans, lui trente-cinq. Elle aime "les positions de soumission", jouir avec lui, dans le lit, sur le canapé, sur le sol, contre le mur. Dans le roman, la palette du vocabulaire sexuel est utilisée. À l'écran, cela reste cru mais moins explicite, même si Laetitia Dosch et Sergei Polunin paient de leur corps. En femme à la dérive, amante éperdue qui arrive à oublier son propre fils, l'actrice touche et bouleverse. Polunin endosse, lui, la froideur antipathique de son rôle.

L’amant d’Annie était terriblement "soviétique", version années 1980, celui d’Hélène est plutôt russe, époque Poutine. Il a troqué ces slips "soviétiques" pour les fringues d’un nouveau riche russe et arbore des tatouages qui suggèrent un passé ou un présent trouble.

Défi : Virginie Despentes, #MeToo et les Femen sont passés par là. Comment filmer un corps de femme dans une relation sexuelle brute et sans fard ? Retour à Romance et cette interrogation complexe de l'aliénation charnelle et mentale d'une femme qu'on sait indépendante, libre, intellectuelle.

Danielle Arbid assume, sans faux-semblant. Comme le livre, son film divisera. Trop cru pour des midinettes, trop de soumission à un mâle dominant et égoïste pour les femmes qui se pensent, revanche cynique pour les masculinistes qui se raviront de cette "permanence de l'homme dans son triomphe viril et doux" (dixit Ernaux).

Dans Se Perdre (2001), journal-miroir de son autofiction, Annie Ernaux confessait "je ne comprends pas ce désir que j'ai de S." Danielle Arbid met le spectateur au diapason du mystère de cette passion pas si simple. Le corps a ses raisons. Ou ses déraisons…

Passion simple Drame antiromantique De Danielle Arbid Scénario Danielle Arbid d'après le roman d'Annie Ernaux Avec Laetitia Dosch, Sergei Polunin,… Durée 1h39.

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