"Des hommes": Lucas Belvaux dénoue les fils de la mémoire traumatique de la guerre d'Algérie

Donnant vie au roman homonyme de Laurent Mauvignier, le Belge Lucas Belvaux plonge dans la mémoire traumatique de la guerre d’Algérie.

C’est une histoire à six voix : celle de Bernard, surnommé Feu-de-Bois (Gérard Depardieu) qui, depuis l’Algérie, est devenu un ours infréquentable, un paria pour tout son village. Il a la boisson mauvaise et même le jour de l’anniversaire de sa sœur, Solange (Catherine Frot), il crée l’esclandre. Bernard est comme le tonnerre qui gronde, le torrent prêt à déferler et à tout emporter sur son passage. Depardieu en fait parfois trop mais pose fermement le cadre du drame. Tandis que tout le village attend l’issue de cette ultime "querelle", les proches de Feu-de-Bois reviennent sur la genèse de son racisme et sa misanthropie, nés lors de la guerre d’Algérie.

Premier flash-back : retour sur l'histoire d'amour de Bernard et Mireille, un amour contrarié par un beau-père qui ne veut pas voir sa fille épouser un "petit Français prêt à abandonner l'Algérie". Une histoire de couple détruit par l'adversité, les mauvais souvenirs et le ressentiment, un bonheur qui a lentement sombré.

Une histoire enfouie, une mémoire tue

Ainsi se déploie l'histoire d'un jeune taciturne, anonyme, meurtri par la guerre et son cortège de "saloperies", un jeune ballotté par les enjeux d'un conflit auquel il ne comprenait rien. Profondément croyant et respectueux de ses engagements vis-à-vis de Mireille, Bernard n'était pas de ceux qui se laissent entraîner ou marcher sur les pieds. En Algérie, il a découvert l'ennui, l'alcool et la barbarie des deux camps dans une guerre fratricide. Les camarades cruels et abjects, les vengeances aveugles et froides. Et le cortège de drames que personne n'a voulu, ou pu, empêcher et que tous taisent aujourd'hui.

Pendant la nuit qui suit la fête gâchée, chacun se souvient et dénoue les fils du drame, passé et imminent. Depuis la mort de Reine, jeune mère à 17 ans d'un enfant "bâtard", le rejet de Bernard, sa violence lorsqu'il était enfant. Son mutisme, son alcoolisme et sa défiance depuis son retour au village "où tout le monde le juge et le condamne".

Lucas Belvaux fait le choix de faire entendre les voix des différents protagonistes du drame : Solange ; Feu-de-Bois ; Bernard jeune ; Rabut, le cousin bachelier (Jean-Pierre Darroussin) ; Février, l’un de ses compagnons d’armes et Saïd, son voisin arabe. Le cinéaste se penche sur tout ce qu’ils savent et qu’ils ont souvent tu, sur les horreurs cachées et les malentendus. Constitué de bribes et de liens effilochés, le nœud gordien est exposé en pleine lumière. À travers sa mise en scène, le réalisateur noue un lien organique très fort avec le roman de Laurent Mauvignier dont il souligne la justesse des mots et la polyphonie des voix.

Yoann Zimmer, acteur namurois (vu chez les frères Dardenne) se révèle très juste dans le rôle de Bernard jeune, appelé sous les drapeaux. Il laisse entrevoir un récit familial plein de retenue et de pudeur, malgré les cris et la fureur.

Ainsi transparaît le destin d’hommes devenus vieux, consumés par leur silence et leurs souvenirs douloureux, rattrapés par leurs fantômes, leurs lâchetés et leurs secrets. Et, à travers eux, un traumatisme qui est celui de tant d’anciens combattants revenus de guerres que leur pays veut oublier à tout prix.

Des Hommes Histoire exhumée De Lucas Belvaux Scénario Lucas Belvaux Avec Gérard Depardieu, Catherine Frot, Yoann Zimmer Durée 1h41.

"Des hommes": Lucas Belvaux dénoue les fils de la mémoire traumatique de la guerre d'Algérie
©D.R.