Jane Campion de retour au cinéma avec un grand western à la Mostra de Venise

Ce jeudi après-midi, la cinéaste a enthousiasmé la 78e Mostra de Venise avec The Power of the Dog, un western pervers dans le Montana des années 1920, qui ausculte le mythe fondateur américain par le prisme de la masculinité. Un western cruel porté par Benedict Cumberbatch et Kirsten Dunst.

Jane Campion de retour au cinéma avec un grand western à la Mostra de Venise
©Mostra del cinema
Hubert Heyrendt, à Venise

Cela fait onze ans que l'on attendait le nouveau film de Jane Campion, depuis Bright Star en 2009. Entre-temps, la cinéaste néo-zélandaise s'était tournée vers la télé, notamment avec sa série Top of the Lake. Jeudi après-midi en Compétition de la 78e Mostra de Venise, celle qui recevra en octobre prochain le prestigieux Prix Lumière des mains de Thierry Frémaux à Lyon, faisait son retour au cinéma avec The Power of the Dog… une production Netflix. De quoi lui fermer les portes de la Compétition cannoise en juillet dernier. Mais Alberto Barbera a fait un autre choix que Frémaux pour la Mostra, ouvrant depuis des années grand les bras au géant du streaming américain — qui présentait également en Compétition ce vendredi La Main de Dieu de Paolo Sorrentio. Netflix a donc deux chances de décrocher un second Lion d'or, après Roma du Mexicain Alfonso Cuarón en 2018. Et The Power of the Dog est un prétendant très sérieux... La Compétition ne fait évidemment que commencer, mais Jane Campion a impressionné le Lido avec son huitième long métrage seulement depuis Sweetie en 1989.

Jane Campion de retour au cinéma avec un grand western à la Mostra de Venise
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Western tardif

La réalisatrice de La Leçon de piano (qui lui avait valu la Palme d'or en 1993) adapte ici Le Pouvoir du chien, roman publié en 1967 par l'écrivain américain Thomas Savage et prouve une nouvelle fois son goût pour les personnages en marge. Dans le Montana du milieu des années 1920, Phil (Benedict Cumberbatch) et George Burbank (Jesse Plemons) gèrent le plus grand ranch de l'État. Autant l'aîné est un homme rustre est cruel, autant le cadet est un être sensible et raffiné. Cela fait 25 ans qu'ils convoient ensemble du bétail dans les grandes plaines du Midwest, mais leur relation se dégrade quand George épouse Rose (Kirsten Dunst), une veuve de la région qui tient une petite auberge. Phil ne supporte surtout pas Pete (Kodi Smit-McPhee), le fils, précieux et efféminé, de cette dernière…

L’histoire a beau se dérouler après la Première Guerre mondiale, rien ne semble avoir réellement changé depuis l’époque des pionniers dans ce coin reculé des États-Unis. La voiture a bien fait son apparition, mais pour le reste, la vie semble encore se dérouler comme à la fin du XIXe siècle, au sein d’une société profondément machiste.

Jane Campion de retour au cinéma avec un grand western à la Mostra de Venise
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Étude de la masculinité nocive

C’est bien là le coeur du nouveau film de Jane Campion, qui délaisse pour une fois les personnages féminins pour s’intéresser à la masculinité nocive dans l’Ouest américain. Mais elle le fait avec beaucoup de finesse, déjouant progressivement les apparences pour creuser au plus profond de la psyché et du mal-être de ses personnages. Où personne ne se résume à l’image qu'il semble donner de lui, ni le cowboy viril et méchant, ni le frère raffiné, ni la gentille veuve, ni le jeune étudiant sage.

Magnifiquement mis en images — de grandioses paysages néo-zélandais figurant le Montana —, The Power of the Dog est un western de toute beauté, mais qui vibre de l'intérieur. Un peu à la manière de Brokeback Mountain d'Ang Lee, qui avait obtenu le Lion d'or ici à Venise en 2005. Les thèmes abordés par Jane Campion dans The Power of the Dog sont d'ailleurs assez similaires, mais son film est sous-tendu par une forme de mystère, de cruauté et de perversité — soulignés par la superbe bande originale de Jonny Greenwood, du groupe Radiohead.

Jane Campion de retour au cinéma avec un grand western à la Mostra de Venise
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Cumberbatch, loin du Dr Strange

Et quel bonheur de retrouver Benedict Cumberbatch dans un tout grand rôle. Devenu l'une des stars iconiques du Marvel Cinematic Universe dans les habits du Dr Strange (que l'on reverra prochainement en action dans le nouveau Spider-Man: No Way Home), l'acteur britannique sort ici de sa zone de confort, dans le rôle d'un cowboy dont la dureté et la cruauté cachent des sentiments que la société lui impose de refouler. Face à lui, Jesse Plemons (vu récemment dans Vice, The Irishman de Scorsese ou Judas and the Black Messiah) est à la hauteur, tout comme Kirsten Dunst. Marquée physiquement par les épreuves de la vie, l'ex-Marie Antoinette de Sofia Coppola se sert de celles-ci pour camper cette femme alcoolique, ayant dû apprendre à survivre au coeur d'une société patriarcale jusqu'à la caricature, celle de l'Ouest américain. Qui n'est évidemment pas sans rappeler celle de la Nouvelle-Zélande du milieu du XIXe siècle dans La Leçon de piano

Jane Campion de retour au cinéma avec un grand western à la Mostra de Venise
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