"The Card Counter": l’éternelle rédemption de Paul Schrader

Paul Schrader crée la surprise, ce vendredi soir à la 78e Mostra de Venise, avec un film de vengeance très applaudi, qui ausculte la mauvaise conscience de la société américaine, avec un formidable Oscar Isaac.

"The Card Counter": l’éternelle rédemption de Paul Schrader
© Mostra del cinema
Hubert Heyrendt, à Venise

Jeudi soir, la 78e Mostra de Venise a clôturé sa première vraie journée de Compétition. Après avoir découvert les films de Paolo Sorrentino et Jane Campion, elle eu un vrai choc face à The Card Counter, ovationné le matin en projection de presse. On ne peut pourtant pas dire que beaucoup misaient encore sur Paul Schrader. Habitué de la Mostra, où il a présenté ces dernières années le décevant The Canyons (2013) avec Lindsay Lohan et le très bon First Reformed (2017) avec Ethan Hawke, l'ancien scénariste de Scorsese et De Palma a vu quelque peu son étoile faiblir au fil des années. Avec son dernier film, « présenté par Martin Scorsese », il était de retour avec une oeuvre dans la lignée de toute sa filmographie, où il aborde une fois encore la question de la culpabilité et de la rédemption.

Condamné à dix ans de prison pour ses exactions (photographiées) dans la prison d’Abou Ghraib en Irak, William Tell (Oscar Isaac) n’a pas perdu son temps. Enfermé entre les quarte murs dans une prison militaire, il a appris à compter les cartes. Depuis sa sortie, Bill va de casino miteux en casino miteux, logeant dans des chambres de motels anonymes. Son truc, c’est de ne pas se faire remarquer. Du coup, il mise peu et gagne peu, mais ça lui suffit pour tenter d’oublier son passé violent.

Deux rencontres vont venir bouleverser cette existence sous les radars. Tout d’abord celle de La Linda (Tiffany Haddish). À la tête responsable d’une écurie de joueurs de poker, elle lui propose de financer sa participations aux tournois professionnels WSOP (World Series of Poker). S’il accepte, c’est uniquement parce qu’il s’est pris d’amitié pour le jeune Cirk (Tye Sheridan), qu’il veut aider à reprendre ses études, tout en le détournant de son projet. Le jeune homme s’est en effet mis en tête de venger son père, ancien militaire américain formé à la torture, comme Bill, à Abou Ghraib par John Gordo (Willem Dafoe). Lequel a, lui, échappé aux poursuites judiciaires et s’est reconverti en consultant dans le domaine de la sécurité…

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De Taxi Driver à The Card Counter

Peut-on laisser derrière soi un passé traumatisant et vivre avec les conséquences de ses actes? Le parcours de William Tell est peu ou prou le même que celui d'un certain William Travis dans Taxi Driver de Scorsese en 1976 (l'un des scénarios les plus célèbres de Schrader, avec ceux de Raging Bull ou d'American Gigolo). Dans The Card Counter, la guerre en Irak a remplacé celle du Vietnam, mais la question posée est la même: quel est le poids, inconscient ou non, sur les individus de la politique menée par leur pays?

Le regard posé par Paul Schrader sur les États-Unis est toujours aussi désabusé, partagé entre la grandeur d’une nation qui revendique la liberté et le constat d’échecs de ces idéaux revendiqués. Une fable patriotique hypocrite symbolisée à l’écran par ce joueur de poker habillé de pieds en cape de la Bannière étoilée, se faisant appeler Mister USA. Comme la caricature misérable d’un pays à la dérive.

Toujours hanté par la religion, Paul Schrader offre à Oscar Isaac un grand rôle, celui d'un homme en quête du rachat de ses péchés. Également à l'affiche, ce vendredi à Venise, du Dune de Denis Villeneuve, mais aussi de la nouvelle série HBO Scènes de la vie conjugale (adaptation du classique de Bergman dans le New York d'aujourd'hui signée par l'Israélien Hagai Levi que l'on découvrira dès le 16 septembre sur BeTV), l'acteur est une nouvelle fois impressionnant. Révélé dans Drive en 2011 et surtout dansInside Llewyn Davis des frères Coen en 2012, il s'impose une fois de plus avec ce rôle dur dans la cour des grands à Hollywood.

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Un cinéaste qui continue de chercher

Avec ce film de vengeance désenchanté, dont il signe le scénario original, Paul Schrader se pose à 75 ans comme l’un des observateurs les plus critiques de la société américaine. Mais aussi comme un réalisateur qui, contrairement à son complice Martin Scorsese, a choisi de persévérer dans la voie initiée dans les années 70. Celle d’un cinéma adulte dans ses thématiques, mais qui continue aussi, formellement, de chercher.

Si le cinéaste a emporté l’adhésion des festivaliers sur le Lido, c’est en effet par ce qu’il a à dire de son pays, mais aussi par la précision et l’inventivité de la mise en scène avec laquelle il le dit. Notamment dans les scènes de flashbacks cauchemardesques qui évoquent l’enfer d’Abou Ghraib, donnant une vision palpable de la mauvaise conscience américaine…

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