À la Mostra, Michelangelo Frammartino creuse au plus profond de l'humain

Samedi en Compétition de la 78e Mostra de Venise, Michelangelo Frammartino retrouvait sa Calabre natale pour nous plonger au fond d'un gouffre abyssal, pour mieux explorer notre humanité. Envoûtant.

À la Mostra, Michelangelo Frammartino creuse au plus profond de l'humain
© Mostra del cinema
Hubert Heyrendt, à Venise

Qu'est-ce que le cinéma? Une histoire? Des dialogues? Une direction d'acteurs? Des images? Samedi en Compétition du 78e Festival de Venise, l'Italien Michelangelo Frammartino en a une fois encore proposé sa propre vision, fascinante, avec Il buco (le "trou"). Dans son troisième long métrage (après Il dono en 2003 et Le quattro volte en 2010), l'artiste basé à Milan continue de creuser un sillon très personnel, celui d'un cinéma ultra-naturaliste contemplatif, sans récit, sans dialogues, sans acteurs. Ce qui n'exclut pas pour autant la fiction et la réflexion…

Dans Il buco, Frammartino revient sur l'exploration par une équipe de spéléologues piémontais du gouffre du Bifurto en 1961. Situé dans la commune de Caulonia, dans le parc du Pollino, celui-ci était alors, avec ses 678 mètres de profondeur, le troisième gouffre le plus profond au monde. À la même époque, en plein boom économique italien, on construisait à Milan le plus grand building d'Italie, comme le montrent les images d'archives en ouverture du film. Le contraste entre la vie dans une grande ville du Nord et celle dans un petit village reculé du Sud de l'Italie est saisissant...

Retrouver la Calabre

Cette région de Calabre, Frammartino la connaît bien. C’est là qu’habitait son grand-père et c’est là qu’il a tourné ses trois longs métrages. Comme dans ses films précédents, il s’attache ici à décrire la vie simple d’un magnifique petit village médiéval de montagne qui, dans les années 1960, paraissait toujours hors du temps. Si ce n'est ce poste de télé posé sur muret, que l'on regarde rassemblé sur la place du village...

Dans Il buco, le cinéaste italien filme en parallèle l'exploration du gouffre du Bifurto, qu'il décrit très méticuleusement, et les journées qui se ressemblent d'un vieux pâtre, qui observe de loin l'agitation autour de ce "trou" qu'il a toujours connu sans avoir jamais eu l'idée d'y descendre. Le soir, le vieil homme rejoint ses amis à l'alpage. Tandis que les spéléologues se réunissent autour d'un feu de camp avant de regagner leurs tentes. Frammartino fait se répondre ces deux récits pour souligner l'absurdité et la beauté de cette entreprise de Nordistes descendus dans le Sud pour sonder les entrailles de la Terre, avec leurs cordes, leurs échelles et leurs lampes à gaz frontales. Où se confrontent deux temporalités: celle d'un cycle naturel immuable et celle d'une modernité qui ne cesse d'accélérer le temps...

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© Mostra del cinema

Un naturalisme cosmologique

Il est difficile de saisir pleinement le sens d'Il buco. Mais le but de Michelangelo Frammartino n'est pas de nous dire quelque chose, plutôt de nous faire ressentir la vibration tellurique d'une nature majestueuse au sein de laquelle s'ébat l'humanité. Face à ce vide sous leurs pieds, les hommes ne sont que peu de choses et pourtant, leur désir d'exploration est plus fort, leur permettant de transcender leur condition d'animal. C'est là la puissance du cinéma de Michelangelo Frammartino, de transformer le naturalisme radical de sa mise en scène en une expérience quasi mythologique, en réussissant sans cesse à faire dialoguer l'anecdotique et le primordial, le vide et le tout, l'Humain et le Cosmos. Et ce à travers la puissances des images, qui construisent à elles seules une narration d'une grande fluidité.

Il buco impressionne par la splendeur des paysages calabrais, mais aussi par cette plongée au coeur de la Terre que nous propose l'Italien, aux côtés d'une équipe de vrais spéléologues progressant, petit à petit, le long des quelque 700 mètres de galeries souterraines avec deux fois rien: des gants, des cordes, des pierres ou des papiers enflammés que l'on jette dans le vide pour sonder la profondeur du gouffre... Et il faut souligner l'impressionnant travail sur l'image de Renato Berta, immense directeur photo suisse de 76 ans, qui a travaillé avec Godard, Chabrol, Malle, Resnais, Téchiné ou Chéreau. Un vrai tour de force!