Sur le Lido, Xavier Giannoli fait éclater la modernité de Balzac

Dimanche soir en Compétition, Xavier Giannoli a livré une adaptation soignée des Illusions perdues de Balzac, en faisant éclater à l’écran l’incroyable modernité de ce classique près de deux siècles après sa parution.

Sur le Lido, Xavier Giannoli fait éclater la modernité de Balzac
©Mostra del cinema
Hubert Heyrendt, à Venise

Le dernier film de Xavier Giannoli n'était pas le plus attendu de ce week-end de Compétition à la 78e Mostra de Venise. C'est que le réalisateur français a refusé d'accorder la moindre interview à la pression internationale à propos de son nouveau film (poussant donc pas mal de journalistes à le rayer de leur liste). Au sortir de la projection d'Illusions perdues, on comprend peut-être le choix du cinéaste… Son adaptation du roman de Balzac, pièce centrale de la Comédie humaine publiée en trois volumes entre 1837 et 1843, est en effet une critique féroce contre la presse, notamment la critique, et la publicité.

Sur le Lido, Xavier Giannoli fait éclater la modernité de Balzac
©Mostra del cinema

Classique dans la forme

Fidèle à Balzac, Giannoli ouvre le film à Angoulême, où Lucien Chardon (Benjamin Voisin), jeune orphelin, travaille dans une imprimerie. Mais il aspire à être un grand poète. Ses vers, qu’il publie sous le nom de sa mère, Lucien de Rubempré, ont séduit Louise de Bargenton (Cécile de France), qui tient un petit salon au château. Quand elle monte à Paris, elle emmène son jeune amant dans ses bagages. Mais face à la faune parisienne sur laquelle règne sa cousine, la marquise d’Espard (Jeanne Balibar), l’aristocrate provinciale est forcée de renoncer à la compagnie de ce jeune roturier. Contraint à une vie misérable, Lucien fait alors la connaissance d’Étienne Lousteau (Vincent Lacoste), rédacteur dans une petite gazette à succès, qui fait la pluie et le beau temps sur le monde du théâtre et de l’édition, représentée par Dauriat (Gérard Depardieu), un éditeur qui ne sait ni lire, ni écrire, mais qui sait compter!

Comme avec Marguerite en 2015 (qui avait valu le César de la meilleure actrice à Catherine Frot, en chanteuse d'opéra persuadée d'avoir du talent, alors qu'elle chante comme une casserole), Xavier Giannoli vient à Venise avec un film en costumes, qui aborde les thématiques qui lui sont chères (ambition, cynisme, soif de spectacle et de sang…). Et il assume à nouveau pleinement l'exercice.

Très soignée, sa reconstitution historique est chatoyante, nous faisant plonger dans la vie trépidante du Paris sous la Restauration, quand la bonne société française cherchait à oublier la Révolution et les guerres impériales en se noyant dans les soirées à l’opéra, au théâtre, dans les salons… Où le spectacle n’est pas sur scène, mais bien dans l’assistance, où chacun se jauge, s’observe, à la recherche du moindre faux pas, de la moindre faute de goût. Giannoli nous fait aussi vivre les salles de rédaction improvisées dans tel célèbre à la mode, où chacun doit rendre son papier sur le spectacle du soir pour l’édition du lendemain…

Sur le Lido, Xavier Giannoli fait éclater la modernité de Balzac
©Mostra del cinema

Moderne sur le fond

Si la forme est parfaitement classique, sans pour autant jamais être poussiéreuse, le fond est incroyablement moderne. Près de deux siècles plus tard, le roman de Balzac parle de notre époque. Ce que raconte Giannoli, c’est le drame d’un jeune écrivain naïf, contraint à abandonner ses illusions et ses ambitions littéraires pour réussir à Paris. Et la critique la plus dure est celle faite du monde de la presse et de la publicité, déjà intimement liés au début du XIXe siècle. En voici off, les mots de Balzac, quand il parle de l’oligarchie financière, du jeu des apparences et des faux-semblants, des compromissions entre la politique et la presse, de la présence, qui sait, un jour, d’un banquier au gouvernement (et un tacle pour Macron), semblent avoir été écrits aujourd’hui…

Porté par un casting solide, par une mise en scène efficace sans être ostentatoire, par la belle photo du Belge Christophe Beaucarne, Illusions perdues est une adaptation inspirée d’un classique de la littérature française, en même temps qu’une satire de la société française, alors que débute une campagne présidentielle où l’on retrouvera à l’œuvre tous les mécanismes parfaitement observés et moqués à son époque par Balzac...

Sur le Lido, Xavier Giannoli fait éclater la modernité de Balzac
©Mostra del cinema