Mostra de Venise : avec les frères D'Innocenzo, le Lido plonge au coeur des tréfonds les plus obscurs de l’âme humaine

Jeudi soir en Compétition à Venise, les frères D’Innocenzo retrouvaient Elio Germano dans America Latina, un drame paranoïaque insaisissable et malaisant.

Mostra de Venise : avec les frères D'Innocenzo, le Lido plonge au coeur des tréfonds les plus obscurs de l’âme humaine
© Mostra del cinema
Hubert Heyrendt, à Venise

Dernier film italien en course pour le Lion d'or, jeudi soir en Compétition du 78e Festival de Venise, America Latina est une œuvre étrange, qui laisse un goût amer en bouche et qui conserve tout son mystère. Après deux passages en Compétition à Berlin avec les décevants Frères de sang en 2018 et Sages comme une image (Favolacce)(ours d'argent du meilleur scénario en 2020), Damiano et Fabio D'Innocenzo foulaient pour la première fois le tapis rouge du Palazzo del Cinema. Ils y ont présenté un troisième long métrage toujours marqué par leur goût de la stylisation, mais cette fois au service d'une introspection au cœur d'un esprit pour le moins tordu.

Dentiste réputé, Massimo Sisti (Elio Germano) vit dans une grande propriété un peu décrépie à Latina, une ville à 80 km au sud de Rome autrefois couverte de marécages. En dehors du boulot, il aime aller boire des bières avec son pote Simone, avant de rentrer chez lui auprès de sa jeune épouse et de ses deux filles. Un matin, il découvre à la cave une fille de 13-14 ans, attachée et bâillonnée. Apeuré, il lui donne un peu d’eau, mais ne la détache pas. Pas plus qu’il ne prévient la police ou n’en parle à sa famille… Qui est cette gamine? Qui l’a amenée là? Et que fait-il durant ses périodes de black-out liée à l’usage de l’alcool et de médicaments?

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© Mostra del Cinema

Délire paranoïaque

Comme dans leur film précédent, les frères D'Innocenzo questionnent avec America Latina la représentation de la famille idéale. Leur héros a tout: un bon métier, une belle maison avec piscine, une famille aimante et plein de chiens…. Mais que cachent ces apparences? Le thème est proche de celui de Sages comme une image, mais les Italiens l'abordent cette fois en sondant l'âme d'un personnage plongé dans un délire paranoïaque, qui peine à maintenir l'image du bon père de famille, regardant sa petite fille jouer du piano ou s'amusant à une fête d'anniversaire. Inconsciemment, le protagoniste sait qu'il y a quelque chose de profondément faux dans sa vie, que quelque chose cloche. Ne serait-ce que l'âge de sa jeune épouse et de leurs filles, à la présence fantomatique…

Dans ce rôle complexe, Elio Germano (qui était déjà au centre de Sages comme une image) livre une interprétation habitée, parvenant à conférer à ce personnage trouble une part de doute et une vraie humanité. De quoi rendre l'expérience plus dérangeante encore, mais d'autant plus intéressante…

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Pas de réponses claires

Intelligemment, les frères D’Innocenzo refusent d’apporter des réponses aux questions que l’on se pose, laissant planer le mystère sur cette situation qui convoque le pire, et notamment un sous-texte pédophile. Par leur mise en scène, tirant vers le cinéma fantastique, ils créent un univers onirique, nous plongeant dans une sorte de cauchemar éveillé, que l’on vit à travers un personnage insondable, à la limite de la folie.

Insaisissable, America Latina est un film volontairement malaisant, qui refuse de prendre le spectateur par la main pour sonder les tréfonds les plus obscurs de la nature humaine. Et pour la première fois, les frangins italiens parviennent à faire coïncider leur style, visuellement très fort (avec quelques grandes scènes à la clé), avec leur sujet. Ils accouchent, dans la douleur, d'un film dont on ne sait si on l'aime ou non. En cela, ils font en tout cas du cinéma!

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