"Le Genou d’Ahed": d'une anecdote, Nadav Lapid tire un film radicalement inconfortable pour le spectateur

Dans son dernier film, Nadav Lapid étale sa relation torturée à son pays, dans un film autobiographique coup de poing.

Prix du jury ex-aequo au dernier Festival de Cannes (avec Memoria du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul), Le Genou d'Ahed de Nadav Lapid est un film explosif, éruptif, qui laisse le spectateur dans un état d'hébétude à l'issue de la projection. Ours d'or à la Berlinale en 2019 pour le génialement godardien Synonymes , le cinéaste israélien signe à nouveau un film aux forts accents autobiographiques, où il continue d'analyser la relation problématique qu'il entretient avec son pays.

Recul de la démocratie en Israël

Alors qu'il bosse sur le casting de son prochain film intitulé Le Genou d'Ahed (Tamimi) - cette jeune Palestinienne de 16 ans condamnée à huit ans de prison pour avoir giflé un soldat israélien et dont le député d'extrême droite israélien Bezalel Smotrich estimait qu'il "aurait fallu lui tirer dessus, ne fût-ce que dans le genou" pour qu'elle soit "définitivement assignée à résidence" -, Y. (Avshalom Pollak), un réalisateur de Tel-Aviv, est invité à présenter l'un de ses films à Sapir, petit village situé dans le désert d'Arabah, dans le sud d'Israël. Là, il est accueilli par la charmante Yahalom (Nur Fibak), directrice adjointe des bibliothèques au sein du ministère de la Culture. Laquelle lui demande de remplir un questionnaire, où il doit cocher, dans une liste préétablie, les sujets dont il va parler… Et pas question de déborder des sujets acceptables…

D'après le réalisateur, l'anecdote lui est réellement arrivée, alors qu'il avait été invité à présenter The Kindergarten Teacher à Sapir. De celle-ci, Nadav Lapid tire un film radicalement inconfortable pour le spectateur, tant sur le fond que sur la forme. Comme dans Synonymes, le réalisateur israélien de 46 ans, traumatisé par ce qu'il a vécu lors de son service militaire au Sud-Liban (évoqué ici à travers une histoire de bizutage atroce), propose une critique frontale d'Israël, dans une logorrhée harassante, débitée par son impressionnant acteur. Où il accuse l'Etat juif, "nationaliste et raciste", d'abrutir ses citoyens, en les maintenant dans l'ignorance, l'aveuglement… Et où "chaque génération engendre une génération pire encore"

Dans cette explosion de haine face au recul de la démocratie dans son pays, Lapid ne se donne pas le beau rôle. Son alter ego à l’écran est en effet aussi torturé que lui et se montre absolument abject avec tout le monde. Notamment avec cette jolie employée du ministère de la Culture fascinée par son statut de réalisateur… Une jeune femme sur qui Y. passe toute sa frustration politique, mais aussi personnelle, alors que sa mère vient de mourir. Comme si son deuil intime était indissociable de celui de son pays…

Mise en scène déstructurée

Dans sa critique d'un pays malade, Le Genou d'Ahed rappelle Foxtrot de Samuel Maoz, grand prix du jury à la Mostra en 2018 qui avait eu des problèmes avec le ministère de la Culture israélien. Sauf que Lapid propose un film nettement moins posé ou poétique. Faisant appel à des prises de vue via iPhone, à des mouvements de caméra erratiques, sa mise en scène se fait totalement anarchique.

Le cinéaste se met en effet au diapason de la colère de son personnage, pour proposer un film rageur, qui cherche le rythme dans les gestes, les cris, les pleurs… Comme une pulsation douloureuse. Au sommet de la vague, Lapid redescend alors avec des plans plus apaisés, liés à la mère, à qui Y. envoie des images du désert, du ciel, de cette "Terre d'Israël" qu'elle a quittée. Une pulsation à l'image de la relation d'amour-haine qu'entretiennent son personnage et le cinéaste vis-à-vis de leur pays…

Le Genou d'Ahed / Ahed's Knee Drame Réalisation & scénario Nadav Lapid Photographie Shai Goldman Avec Avshalom Pollak, Nur Fibak… Durée 1h49.

"Le Genou d’Ahed": d'une anecdote, Nadav Lapid tire un film radicalement inconfortable pour le spectateur
©D.R.