"Illusions perdues": les mots de Balzac semblent avoir été écrits aujourd'hui !

Xavier Giannoli signe une adaptation soignée et très contemporaine du roman "Illusions perdues" de Balzac.

À Angoulême, Lucien Chardon (Benjamin Voisin) travaille dans une petite imprimerie. Mais le jeune orphelin aspire à être un grand poète. Ses vers, qu'il publie sous le nom de sa mère, de Rubempré, ont séduit Louise de Bargeton (Cécile de France), qui tient un petit salon. Quand celle-ci monte à Paris, elle emmène son jeune amant dans ses bagages. Mais face à la faune parisienne, représentée par sa cousine, la marquise d'Espard (Jeanne Balibar), l'aristocrate est forcée de renoncer à la compagnie de son jeune roturier. Contraint à une vie misérable, Lucien fait alors la connaissance d'Étienne Lousteau (Vincent Lacoste), rédacteur dans une petite gazette à succès qui fait la pluie et le beau temps sur le monde du théâtre et de l'édition, représentée par Dauriat (Gérard Depardieu), un éditeur qui ne sait ni lire, ni écrire, mais qui sait compter ! Au théâtre, Lucien tombe sous le charme de Coralie, une jeune comédienne de boulevard (campée par la Belge Salomé Dewaels)…

Classique sur la forme

Présenté en Compétition de la 78e Mostra de Venise, Illusions perdues est une adaptation faussement classique du roman homonyme de Balzac, pièce centrale de La Comédie humaine publiée en trois volumes entre 1837 et 1843. Xavier Giannoli signe ici une critique féroce du microcosme parisien, qui s'adresse directement à la France d'aujourd'hui. Comme dans Marguerite avec Catherine Frot en 2015, le Français utilise en effet le film en costumes pour aborder les thématiques qui lui sont chères : ambition, cynisme, soif de spectacle, victime sacrificielle…

Très soignée, sa reconstitution historique est chatoyante, nous faisant plonger dans la vie trépidante de Paris sous la Restauration, quand la bonne société française cherchait à oublier la Révolution et les guerres impériales en se noyant dans les soirées à l’opéra, au théâtre, dans les salons… Où le spectacle n’est pas sur scène, mais bien dans l’assistance, où chacun se jauge, s’observe, à la recherche du moindre faux pas, de la moindre faute de goût. Giannoli nous fait aussi vivre l’atmosphère enfumée des salles de rédaction improvisées dans tel ou tel cabaret…

Moderne sur le fond

Si la forme est parfaitement classique, sans pour autant être poussiéreuse, le fond est incroyablement moderne. Près de deux siècles après sa publication, le roman de Balzac semble parler de notre époque. Ce que raconte Giannoli, c’est le drame d’un jeune rêveur naïf, contraint à abandonner ses illusions et ses ambitions littéraires pour réussir à Paris. Et la critique la plus dure est celle faite au monde de la presse et de la publicité, déjà intimement liées au début du XIXe siècle. Les mots de Balzac en voix off, quand il parle de l’oligarchie financière, du jeu des apparences et des faux-semblants, des compromissions entre la politique et les médias, de la présence, qui sait ?, un jour, d’un banquier au gouvernement (et un tacle pour Macron), semblent avoir été écrits aujourd’hui !

Porté par une mise en scène efficace sans être ostentatoire, la belle photo de Christophe Beaucarne et un casting raffiné, Illusions perdues est une adaptation inspirée d'un classique de la littérature française en même temps qu'une satire de la société française actuelle. Alors que débute une campagne présidentielle où l'on retrouvera à l'œuvre tous les mécanismes déjà parfaitement observés et moqués par Balzac à son époque…

Illusions perdues Adaptation littéraire De Xavier Giannoli Scénario Jacques Fieschi et Xavier Giannoli (d'après le roman de Balzac) Photographie Christophe Beaucarne Avec Benjamin Voisin, Cécile de France, Vincent Lacoste, Xavier Dolan, Salomé Dewaels, Gérard Depardieu, Jeanne Balibar… Durée 2h19.

"Illusions perdues": les mots de Balzac semblent avoir été écrits aujourd'hui !
©D.R.