"Les Éternels": la réalisatrice de "Nomadland" se plie à la loi Marvel dans un opus efficace mais sans âme

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Marvel a tourné une page en 2019, avec Avengers : Endgame, qui a clôturé un premier cycle de vingt-deux films en onze ans (et trois phases). Afin de perpétuer ses franchises, le studio américain extirpe de son fonds de commerce des personnages moins populaires que Captain America et Cie.

Les Éternels ont un potentiel plus universaliste. Dans la mythologie Marvel, ils font le lien avec celle de l’Humanité. Nés sur la planète Olympia, ils auraient été envoyés il y a sept millénaires sur Terre par un Céleste, entité cosmique quasi divine, pour protéger les humains des Déviants, des super-prédateurs.

Leurs pouvoirs font des Éternels les premiers super-héros et les assimilent à des divinités aux yeux des peuples de l’Antiquité. Leurs actions sont devenues légendes et leurs noms ont traversé les siècles : Icare, (A)Théna, Gilgamesh… Suite au retour des Déviants, les Éternels sortent d’une longue retraite.

Afin de se renouveler, Marvel a confié la réalisation à Chloé Zhao. Lors de ce choix, la cinéaste et scénariste d'origine chinoise n'avait pas encore signé ni été récompensée pour Nomadland. Sa présence à la tête d'une machinerie Marvel avait de quoi déjouer deux critiques récurrentes : la monotonie narrative des productions du studio et leur dominante masculine et blanche.

Le résultat est en demi-teinte. Plutôt que de plier l'univers Marvel à sa vision, Zhao subit sa loi : on reste dans un film grand public à grand spectacle, mâtiné de punchlines et de références pour les fans. Les bases de ces films sont désormais familières. Il n'est plus nécessaire d'installer les personnages en plusieurs épisodes ni de semer les germes d'une Infinity War. Le récit condense en 2h30 son ampleur cosmique et historique, ainsi que le portrait de sa dizaine de protagonistes. Pas de temps pour l'émotion : on ne frémit ni aux morts ni aux trahisons.

Si on veut inscrire Les Éternels dans la filmographie de la réalisatrice, on relèvera que les protagonistes sont des déracinés, comme elle et ceux de ses œuvres. Mais c'est un poncif du cinéma américain et des bandes dessinées Marvel.

Même constat pour la diversification de genres et d’origines dont il serait tentant de créditer la réalisatrice (personnages féminisés, homosexuels, frappés d’un handicap…). La démarche n’est pas dénuée de visées commerciales (vers la Chine, l’Inde ou les minorités). Elle s’opère au prix d’une inversion du vieux travers qui consistait à occidentaliser des personnages étrangers : Circé, figure mythologique grecque, et Gilgamesh, demi-dieu sumérien, sont incarnés par des acteurs d’origine asiatique.

Légendes et religions antiques du monde entier sont phagocytés par la culture de masse au point que des demi-dieux vieux de sept millénaires ânonnent deux valeurs américaines perpétuées par Hollywood : le libre arbitre et la famille. La nomade Zhao a décroché sa green card hollywoodienne.

On crédite la réalisatrice d'avoir privilégié tant que faire se peut les décors naturels, rejoignant en cela la démarche récente d'un Denis Villeneuve dans Dune. Ormis un bref détour à Londres, c'est le film le moins urbain de Marvel, qui voyage virtuellement des déserts du Moyen-Orient à la forête amazonienne ou aux Canaries.

Pas sûr que Les Eternels occuperont dans l'imaginaire la place à laquellel leur nom devrait les prédestiner.

Les Éternels Super-héros De Chloé Zhao Scénario Chloé Zhao, Patrick Burleigh, Matthew K. Firpo & Rya Avec Gemma Chan, Richard Madden, Lia McHugh, Angelina Jolie, Salma Hayek, Kit Harington,... Durée 2h27.

"Les Éternels": la réalisatrice de "Nomadland" se plie à la loi Marvel dans un opus efficace mais sans âme
©D.R.