"France": connivence avec les politiques, entre-soi parisien, mépris du public, égocentrisme… un portrait très cruel du journalisme et de la célébrité

Portée par Léa Seydoux, une chronique totalement désabusée de la société française signée Bruno Dumont.

Double Grand prix du jury à Cannes (pour L'Humanité en 1999 et Flandres en 2006), Bruno Dumont était de retour sur la Croisette en juillet dernier avec France, inspiré de Par ce demi-clair matin, réunion de textes de Charles Péguy publiée à titre posthume en 1952 par Gallimard. De ces réflexions patriotiques sur la Guerre de 1870, le cinéaste français tire une fiction qui a l'ambition de dresser un état de la société française contemporaine, à travers le portrait d'une femme en détresse.

Satire du monde médiatique

Après ses échappées musicales délirantes autour de la figure de Jeanne D'Arc ( Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc en 2017 et Jeanne en 2019, déjà inspirés de Péguy), Dumont revient à la France d'aujourd'hui, en mettant en scène France de Meurs (Léa Seydoux). Journaliste star d'une chaîne d'info en continu mariée à un grand écrivain (Benjamin Biolay) et mère d'un jeune garçon, la jeune femme, toujours tirée à quatre épingles, habite un immense appartement de la place des Vosges, se rend dans des soirées de charité du CAC 40 arborant des robes prêtées par Dior, se permet de draguer Macron lors d'une conférence de presse à l'Elysée, tout en lui posant une question vache.

Mais son trip, pour se sentir vivre, c'est de se rendre dans des zones de guerre, au Sahel ou en Syrie, où elle met en boîte (pour ne pas dire en scène) des reportages mettant en valeur son courage et son empathie, qu'elle diffuse dans son émission Un regard sur le monde. Lou (Blanche Gardin), son assistante, jubile : chacune de ses interventions fait le buzz sur les réseaux sociaux ! Partout, on demande des selfies à la journaliste, qui s'y prête de bonne grâce. Pourtant, si France a tout pour être heureuse, elle sent un immense vide en elle et commence à remettre en question le milieu dans lequel elle révolue.

Depuis sa série P'tit Quinquin pour Arte en 2014 et l'inclassable Ma Loute en 2016, Bruno Dumont a intégré dans son cinéma, très exigeant, une dimension humoristique. Elle est à nouveau présente dans France, mais cette fois sous la forme d'une satire féroce de l'univers médiatique français. Connivence avec les politiques, le monde de la finance et des arts, entre-soi parisien, corporatisme, cynisme, mépris du public, égocentrisme… Le portrait du journalisme et de la célébrité dressé par Dumont est très cruel. Mais ce qui frappe surtout chez cette héroïne, et qui crée un profond malaise, c'est son manque total d'empathie, son incapacité à se mettre à la place des gens dont elle raconte tous les soirs le malheur. Où l'on découvre une Léa Seydoux à nouveau brillante dans un rôle dur, très différente que dans L'Histoire de ma femme d'Ildikó Enyedi et le magnifique Tromperie d'Arnaud Desplechin. Deux films également présentés à Cannes et que l'on découvrira prochainement en salles.

Un film volontairement antipathique

Mis en scène de façon posée, optant pour une narration linéaire, France pourrait sembler un film plus classique pour Dumont, mais il n'en reste pas moins difficile à saisir. Le cinéaste signe une satire qui prend son sujet très au sérieux, pour dresser un portrait accablant de l'état de la société française à la veille d'une élection présidentielle. Mais, comme toujours, Bruno Dumont le fait sans bons sentiments, à travers un personnage foncièrement antipathique, bouffé par le cynisme et qui confond sa propre douleur et celle du monde. Une femme qui se complaît dans la dépression pour au moins ressentir quelque chose… Avec une question en filigrane : peut-on réellement changer ? Les circonstances tragiques de la vie peuvent-elles nous amener à revoir notre regard sur le monde ? La réponse qu'apporte le cinéaste est tout aussi cruelle que son film…

Et pourtant, par la grâce de la musique, très lyrique, de Christophe (l’une de ses dernières partitions), le portrait de cette femme qu’on ne parvient pas à détester totalement résonne en chacun de nous…

France Satire politico-médiatique Scénario &réalisation Bruno Dumont (d'après Par ce demi-clair matin de Charles Péguy) Musique Christophe Montage Nicolas Bier Avec Léa Seydoux, Blanche Gardin, Benjamin Biolay… Durée 2h14.

"France": connivence avec les politiques, entre-soi parisien, mépris du public, égocentrisme… un portrait très cruel du journalisme et de la célébrité
©D.R.