"Ailleurs, Partout": faute de pouvoir travailler et d’argent, Shahin attend, confiné, dans une chambre

Portrait du migrant aliéné dans un documentaire à la forme radicale produit par les frère Dardenne.

"Il s'était retrouvé en pleine mer, au large de tout". Les premiers mots d'Ailleurs, Partout, prononcés sur les images pixélisées de flots, résonneront singulièrement après la mort de 27 migrants dans la Manche, le 24 octobre.

Réalisé en 2020 ce documentaire de création d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter évite les poncifs sur une thématique omniprésente.

Ni statistique, ni parole d’expert ou de journaliste, ici. Simplement le récit de Shahin, jeune migrant iranien, qui se retrouve au terme d’un long périple dans une ville du nord de l’Angleterre. Faute de pouvoir travailler et d’argent, il attend, confiné, dans une chambre.

On ne verra jamais son visage, ni celui de sa mère, restée en Iran, à laquelle il parle au téléphone, ni des deux réalisatrices, rencontrées dans un camp en Grèce, avec lesquelles il dialogue par textos.

Comment renouveler le regard sur un sujet qui a déjà fait l’objet de tant de films ? Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter convoquent le film-essai de Chris Marker et l’image temps de Gilles Deleuze qui s’oppose à l’image mouvement du récit linéaire de la fiction. La réflexion de Michel Foucault sur la société de contrôle est aussi mise à l’œuvre avec un montage panoptique constitué d’images de webcam captées aux quatre coins du monde.

Celles-si sont le contrepoint non littéral des mots : paysages périurbains désertiques où déambulent des silhouettes anonymes, images de surveillance de travailleurs anonymes qui exercent les bullshit jobs dont personne ne veut et destinés à des migrants honnis.

Dans ses expositions à la Fondation Cartier avec Raymond Depardon, Paul Virilio annonçait que la terre n'était plus "natale" mais "fatale". Elle aussi devenue fractale, avec ses imaginaires uniformisées (on rêve partout d'ailleurs, tout en rêvant des mêmes modes de consommation ou de vie) et ses identités radicalisées.

Enfermé dans sa chambre, Shahin rumine ses rêves tout en pensant à ceux qu’il a laissés derrière lui. Malgré cette dissociation entre les images et le récit, nous ressentons les états d’âme de Shahin. Nous entrons dans son intimité, dans ses peurs, ses espoirs, ses déceptions... Le questionnaire de l’office d’immigration, que Shahin rejoue en voix off, faisant les questions et les réponses, permet de décrire son voyage et l’économie de la traite des migrants.

Deleuze a situé l'émergence de l'image temps après la Seconde Guerre mondiale, dont l'ampleur et la monstruosité ont rendu triviale aux yeux des réalisateurs du Néoréalisme et de la Nouvelle Vague l'image mouvement. Pour ceux-ci, le cinéma ne pouvait désormais que capter des "morceaux de temps à l'état pur", comme l'a écrit Deleuze. Avec leur dispositif envoûtant, face à une crise mondiale fruit des guerres et cataclysmes d'aujourd'hui, Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter signent une élégie du temps présent.

Ailleurs, Partout Essai documentaire D' Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter Durée 1h03.

"Ailleurs, Partout": faute de pouvoir travailler et d’argent, Shahin attend, confiné, dans une chambre
©D.R.


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