"Bad Luck Banging or Loony Porn": la sextape domestique d’une institutrice se retrouve en ligne, suscitant l’émoi de sa direction et des parents

Radu Jude dénonce l’hypocrisie sociétale dans une satire qui vire parfois à l’essai un peu foutraque.

L'Ours d'or 2021 du Festival du film de Berlin ne fédérera pas les foules. Bad Luck Banging or Loony Porn de Radu Jude s'ouvre par une scène de sexe frontale qu'on croirait échappée d'un PornHub. Soit la sextape domestique d'une institutrice, Emi (Katia Pascariu) en compagnie de son mari. Manque de chance pour Emi, la vidéo se retrouve en ligne, suscitant l'émoi de sa direction et des parents.

De ce qui pourrait être une fiction, Radu Jude développe une satire, mi-sociale, mi-politique en trois segments aux formes et contenus distincts mais complémentaires. Avec Aferim ! (2015), Ours d'argent à Berlin, Jude utilisait le passé (l'esclavage des Roms au XIXe siècle) pour dénoncer le racisme contemporain. Cette fois, c'est le présent qui fait office de filtre d'un passé dérangeant. Si le film s'ancre dans l'histoire et la société roumaine, sa portée est bien universelle et ses thèmes valent pour l'Europe entière.

Dans la première partie, on suit Emi déambulant dans les rues de Bucarest tout en affrontant par téléphone portable interposé les conséquences de la "fuite" de sa vidéo sur les réseaux. Autour d’elle - et parfois à son encontre - les injures à connotations sexuelles fusent : automobiliste agressant un piéton, passants se disputant, caissière et cliente et, même, une vieille dame s’en prenant au cameraman d’un film tourné sur le vif à l’été 2020, qui capte en arrière-plan la réalité de la pandémie : on voit les passants affublés de masques, plus ou moins bien portés (ce qui suscite aussi quelques invectives).

Derrière cette errance sans finalité apparente perce une dénonciation de l’hypocrisie d’une société qui jette l’opprobre sur un couple ayant filmé ses ébats amoureux mais où tout un chacun s’agresse verbalement avec violence et crudité.

Humour féroce

Intention confirmée dans la deuxième partie, essai sémantico-filmique godardien où le réalisateur passe en revue avec un humour féroce des mots, concepts et institutions : éducation, religion, consumérisme, ubérisation, colonialisme, racisme, totalitarisme, sexisme, sans oublier la pornographie. Âmes prudes s’abstenir…

Le troisième segment revient à Emi et convertit l’essai dans une satire de tribunal populaire, soit le conseil des parents. La connotation historique est lourde de sens en Roumanie mais la portée est très contemporaine, à l’heure où les jurys populaires se déchaînent au moindre buzz. Le réalisateur enfonce le clou avec des mères misogynes et des pères libidineux (qui demandent à revoir la vidéo, ce dont s’acquitte Jude).

La défense d'Emi repose sur la dénonciation de l'hypocrisie collective sur fond d'histoire roumaine. Radu Jude conclut avec trois fins possibles, chacune plus grotesque que l'autre jusqu'à une image finale à l'obscénité assumée mais finalement un peu gratuite, moins stimulante que le segment central et dénué de l'élégance suggestive de l'affiche d'un film bel et bien bad et loony.

Bad Luck Banging or Loony Porn Satire politique De Radu Jude Scénario Radu Jude Avec Katia Pascariu, Claudia Ieremia, Olimpia Malai, Nicodim Ungureanu, Alexandru Potocean, Andi Vasluianu… Durée 1h46.

"Bad Luck Banging or Loony Porn": la sextape domestique d’une institutrice se retrouve en ligne, suscitant l’émoi de sa direction et des parents
©D.R.


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