Le fantôme d’Anne Frank

Ari Folman sonde l’héritage laissé, plus de septante-cinq ans après sa mort, par l’adolescente juive à la lucidité exemplaire, broyée par la machine nazie.

La foule se presse sur le trottoir qui mène au musée Anne-Frank, à Amsterdam. Sous la pluie et les bourrasques, personne ne prête attention à la famille de migrants dont la tente vient d’être soufflée par le vent et qui est emmenée par la police. À l’intérieur du musée, un événement de taille se produit : Kitty, l’amie imaginaire et correspondante d’Anne, prend vie. La jeune fille décide de partir à la recherche de celle qui lui a confié ses secrets, ses inquiétudes et ses peines, par le biais de son journal, au fil des longs mois passés dans la cache aménagée par sa famille afin d’échapper aux rafles nazies. Kitty ignore tout du triste destin de son amie Anne dont elle est forcément restée sans nouvelles.

La très bonne idée d’Ari Folman est de rendre visible le lien tissé entre l’adolescente hollandaise et sa correspondante secrète qu’elle avait dotée des traits et des caractéristiques physiques de ses actrices de cinéma préférées. Kitty, qui continue à exister à travers le fameux journal exposé dans le musée, découvre alors les nombreuses traces laissées par Anne dans la ville : rue, musée, bibliothèque et théâtre portant son nom… Pendant sa déambulation, Kitty croise la route de Peter, jeune homme passant beaucoup de temps dans les foyers pour migrants qu’il soutient de son mieux. Pickpocket à ses heures perdues, il tente de venir en aide à Kitty lorsque la police découvre la disparition du journal et se lance à sa poursuite, la tenant pour responsable de ce vol…

Les parallèles avec l’Europe en 2021

À travers une animation 2D élégante et fluide, dirigée par Lena Guberman, Ari Folman propose de revisiter l’histoire d’Anne Frank sur deux époques en parallèle.

En matérialisant les songes et les pensées d’Anne et de son amie Kitty, ainsi que les désirs enfouis des différents protagonistes du fameux journal, le film donne vie à l’univers d’Anne, tant dans les rues d’Amsterdam, où son souvenir reste vivace, que lorsqu’elle était cachée jusqu’en 1944 dans l’appartement secret aménagé au-dessus des anciens bureaux de son père. L’objectif didactique, malgré le dédale du temps ainsi composé, est donc atteint.

La jeune autrice, devenue icône d'une jeunesse juive sacrifiée et étouffée dans l'œuf, permet aussi de mettre en lumière de nombreux points de convergence avec notre époque où le rejet, la peur et l'exclusion des étrangers sont trop souvent niés ou instrumentalisés. L'exclamation du titre Où est Anne Frank ! renvoie à cet héritage malmené aujourd'hui qui voit tant d'autres jeunes vies se briser en Europe à la suite de celle de l'adolescente morte dans les camps nazis.

Treize ans après Valse avec Bachir (César 2009 du meilleur film étranger), Ari Folman, dont les parents ont été déportés à Auschwitz le même jour que les parents d'Anne l'étaient à Bergen-Belsen, cherche à faire résonner pertinemment le message d'Anne Frank et rappelle le pouvoir de l'imaginaire face à la solitude et à l'horreur.

S’il y parvient avec une certaine poésie, dans les traits des personnages et dans les paysages comme dans la narration, les toutes dernières minutes du long métrage convainquent moins, privilégiant une issue peu crédible, triomphante et nimbée de bons sentiments. Même si la cause mise en lumière et les parallèles tracés, entre la situation des Juifs traqués hier et des migrants poursuivis aujourd’hui, sont forcément pertinents…

Où est Anne Frank ! / Where is Anne Frank ! Histoire De Ari Folman Scénario Ari Folman d'après Le journal d'Anne Frank Avec Sara Giraudeau (Anne), Ludivine Sagnier (Kitty) (VF) Durée 1h39.

Le fantôme d’Anne Frank
©D.R.


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