"Détruire rajeunit": la mémoire de la grève du siècle

Benjamin Hennot adopte un dispositif original pour en perpétuer la parole.

En 1960, la Belgique subit un endettement public important et la perte des richesses du Congo belge. Afin d’y remédier, le gouvernement de Gaston Eyskens dépose le projet d’une loi "d’expansion économique, de progrès social et de redressement financier", dans les faits un programme d’austérité qu’on baptise "Loi unique". Elle provoque une mobilisation sociale sans précédent qui débouche sur la plus longue grève générale qu’ait connue la Belgique depuis la Seconde Guerre mondiale : avec deux mois d’immobilisation totale. Fait historique majeur, ce qui a été aussi la dernière grande grève nationale d’un pays encore unitaire est resté dans les mémoires. Mais le temps passe, et plus de soixante ans après les faits, conserver la mémoire de cette "lutte finale" finalement défaite est faire œuvre d’histoire. Benjamin Hennot, dans ce documentaire, prend deux partis. D’abord, celui de ne recueillir que la parole des grévistes (même si elle est confrontée dans les archives sonores à celle de Gaston Eyskens, dont la rhétorique irrigue toujours celle des gouvernants face à toute contestation).

Majoritairement d'obédience communiste ou trotskiste, ces femmes et ces hommes sont rajeunis, second parti pris, en étant incarnés par des comédiens qui ont l'âge qu'ils avaient alors. Ce que résume le titre, paraphrase d'une citation extraite du Caractère destructeur de Walter Benjamin : "Détruire […] nous rajeunit, parce que nous effaçons par-là les traces de notre âge, et nous réjouit, parce que déblayer signifie pour le destructeur résoudre parfaitement son propre état […]."

Destiné à "conjuguer au présent le passé" selon le dossier de presse, Détruire rajeunit suscite quelques échos : la mobilisation des "gilets jaunes" en France, tandis qu'une certaine "désobéissance civile" récente paraît plus sage et bon enfant en comparaison.

Sur les images d’archives, cette parole rejouée fluidifie et dépoussière un propos doublement daté : le temps des grandes luttes ouvrières est révolu tout comme celui des idéologies qui les accompagnaient alors.

C’est moins un récit politique et historique que livre Benjamin Hennot que celui d’un imaginaire de lutte sociale. Parfois anecdotique quand il aborde les moyens un peu artisanaux d’actes de résistances ou de sabotages, il est humanisé par cette médiation du rajeunissement des protagonistes - lesquels apparaissent sous leur visage actuel en fin de film.

Détruire rajeunit Documentaire De Benjamin Hennot Scénario Benjamin Hennot Durée 1h21.

"Détruire rajeunit": la mémoire de la grève du siècle
©D.R.